This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project to make the world's books discoverable online.

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover.

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the publisher to a library and finally to y ou.

Usage guidelines

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that y ou:

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for Personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe.

About Google Book Search

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web

at|http : //books . google . corn/

A propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en ligne.

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression "appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont trop souvent difficilement accessibles au public.

Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d'utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.

Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial.

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.

+ Ne pas supprimer r attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas.

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.

À propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer

des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse] ht tp : //books .google . corn

7-

m

/3

CEtrVRES COMPLETES

SHAKSPEARE

IV

rARlS.-^ tllPRIMK CHEZ BONAVBNTDRE ET DUCBSSOIS 55, QUAI DES AU6USTINS.

OEUVRES COMPLÈTES

DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION

M. GUIZOT

NOUVELLE EDITION ENTIEREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE DBiS NOTICES SUR CHAQUE PIECE ET DES NOTES

IV

Mesure pour Mesure

Otbello ou le More de Venise. ~ Comme il vous plaira.

Le Qonte d'hiver. Trollus et Gressida.

PARIS

A LA LIBEAIEIB AQADAmIQUB

DIDIER ET C% LIBRAIRES-ÉDITEURS,

35, QUAI DES GRANDS' AU OUSTINS

1861

Tons droits réservés.

MESURE POUR MESURE

COMÉDIE

NOTICE SUR MESURE POUR MESURE

Celte pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pou- - vait féconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce drama- tique, d'un certain Georges Whestone, intitulée Promas et Cassati' drUj composition pitoyable, est devenue une die ses meilleures comédies. Peut-être n'a-l-il même pas fait Thonneur à Whestone de profiter de son travail ; car une nouvelle de Geraldi Cinthio contient à peu près tous les événements de Mesure pour mesure et Shakspeare n'avait besoin que d'une idée première pour con- struire sa fable et la mettre en action. Dans la nouvelle de Cinthio, et dans la pièce de Whestone, le juge prévaricateur vient à bout de ses desseins sur la sœur qui demande la grâce de son frère. Con- damné par le prince à être puni de mort, après avoir épousé la jeune fille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par les prières de celle qui oublie sa vengeance des que le coupable est devenu son époux.

L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shaks- peare pour mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique mp- derne ne voit qu'une froide vertu dans la conduite de cette jeune novice : il Teût préférée plus touchée du sort de son frère, et prêle à faire le sacrifice d'elle même. La scène touchante Isabelle im- plore Angelo, son hésitation quand il s'agit de sauver son frère aux dépens de son honneur suffisent pour l'absoudre du reproche d'in- différence. 11 ne faut pas oublier qu'élevée dans un cloître elle doit avoir horreur de tout ce qui pouvait souiller son corps qu'elle est accoutumée à considérer comme un vase d'élection ; d'ailleurs une vertu absolue a aussi sa noblesse, et si elle est moins dramatique

A NOTICE SUR MESURE POUH MESURE.

que la passion, elle amène ici celle srène si vraie Claudio, après avoir écoulé avec résignation le sermon du moine et se croyanl dé- taché de la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir, cet inslinc inséparable de Thumanité qui nous fait embrasser avec ardeur tout ce qui peut reculer Tinstant de la mort. Par quel heureux con- traste Shakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino^ abruti par rinlempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct con- servateur de Texistence !

Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets, est uu de ces rôles qui produisent toujours de Teffet au théâtre. Il soutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquable que Shakspeare, poète d'une cour protestante, ait prêté tant de noblesse et de dignité au costume monastique. C*est une remarque qui n'a pas échappé à Schlegol au sujet du vénérable religieux que nous avons déjk vu dans la comédie de Beaucoup de bruit pour rien. Mais le philosophe se trabil sous le capuchon qui le cache dans Texhorlation sur la vie et le néant adressée par le duc à Claudio. Cette tirade contient quelques boutades de misanthropie qui ont sans doute été mises à profit par Tauteur des Nuits.

En général, le défaut de celle pièce esl de ne pas exciter de sym- pathie bien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieux n*ont pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tant d'autres créations profondes de Shakspeare. Mais Tintri^ue occupe constamment la curiosité, on doit y admirer une foule de pensées poétiquement exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L'unité d'action et de li''u y est assez bien conservée.

Mesure pour mesure ^ selon Malono, fui composée en 160s3.

MESURE POUR MESURE

COMEDIE

PERSONNAGES

VINCENTIO, duc de Vienne.

ANGELO , ministre d'Etat en l'ab- sence du duc.

ESCALUS, vieux seigneur, collègue d'Angelodans l'administration.

CLAUDIO, jeune seigneur-

LUCIO , jrune homme étourdi et li- bertin.

DEUX GENTILSHOMMES.

YARRIUS 1, courtisan de la suite du duc.

LE PREVOT DK LA PRISON.

PIERRE i l'c^igi^ux franciscains. UN JUGE.

LE COUDE», officier de police.

L'ECUME », jeune fou.

UN PAYSAN BOUFFON, domestique de madame Overdone.

ABHORSON. bourreau.

BERNARDINO, prisonnier débau- ché.

ISABELLE, sœur de Clnudio.

MARIANNE, fiancée à Anf;elo.

JULIETTE, maîtresse de Claudio.

FRANCESCA. religieuse.

MADAME OVERDONE, entremet- teuse.

Des Seigneurs, des Gentilshommes , des Gardes, des Officiera, etc.

La scène est à Vienne.

ACTE PREMIER

SCÈNE I

Appartement du palais du duc. LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS et suite.

LE DUC. ^Escalus!

ESCALUS. Seigneur !

Ile duc Vouloir vous expliquer les principes de Tad- ministration paraîtrait en moi une afTectation vaine et discours inutiles, puisque je sais que vos propres con- naissances dans Tart de gouverner surpassent tous les

1 Varrius pouvait être omis, on lui adresse bien la parole, mais c'est un personnage muet. - Elbow. 3 Frolh.

6 MESURÉ POUR MESURE.

conseils et les instructions que pourrait vous donner mon expérience. Il ne me reste donc qu'un mot à vous dire : votre capacité égalant votre vertu, laissez-les agir ensemble et de concert*. Le caractère de notre popula- tion, les lois de notre cité, les formes de la justice sont des matières que vous possédez à fond* autant qu'aucun homme instruit par Tart et la pratique que nous nous rappelions. Voilà notre commission, dont nous ne vou- drions pas vo\is voir vous écarter. (^4 un domestique,) Allez dire à Angelo de se rendre ici. Quelle opinion avez-vous de sa capacité pour nous remplacer? Car vous savez que nous Tavons choisi avec un soin particulier pour nous représenter dans notre absence, que nous l'avons armé de toute la puissance de notre autorité, re- vêtu de tout Tempire de notre amour, et que nous lui avons transrais enfin par sa commission tous les organes de notre pouvoir. Qu'en pensez- vous?

ESGALUs. S'il est dans Vienne un homme digne d'être revêtu d'un si grand honneur, et de si hautes fonctions , c'est le seigneur Angelo.

(Entre Angelo.)

LE DUC. Le voilà qui vient.

ANGELO. Toujours soumis aux volontés de Votre Altesse, je viens savoir vos ordres.

LE DUC.-»— Angelo, votre vie présente un certain carac- tère où Tceil observateur peut lire à fond toute votre histoire. Votre personne et vos talents ne sont pas telle- ment votre propriété que vous puissiez vous consacrer entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avan- tage personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous servons des torches ; ce n'est pas pour elles-mêmes que nous les allumons ; et si nos vertus restaient ensevelies dans notre sein, ce serait comme si nous ne les avions pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de grands desseins; jamais elle ne communique une par-' celle de ses dons que comme une déesse intéressée qui

* Les commentateurs ont trouvé ici une lacune qu'ils n'ont pu remplir.

ACTE I, SCENE 1. 7

retient pour elle Thonneur d'un créancier, en exigeant l'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexions à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les instructions que ma place m'obligerait de lui donner. Tenez donc,,Angelo. Pendant notre absence, soyez en tout comme nous-rtiême. La vie et la mort dans Vienne reposent sur vos lèvres et dans votre cœur.- Le respec- table ïscalus, quoique le premier nommé, est votre subordonné. Prenez votre commission,

ANfiELo.— Mon noble duc, attendez que le métal dont je suis fait ait subi une plus longue épreuve avant d'y imprimer une si noble et si auguste image.

LE DUC. Ne cherchez point de prétextes : ce n*est qu'après un choix bien mûr et bien réfléchi que nous vous avons nommé : ainsi, acceptez les honneurs que je vous confère. Les motils qui pressent notre départ sont si impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre considération, et ne me laissent pas le temps de parler sur des objets importants. Nous vous écrirons, suivant Toccasion et nos affaires, comment nous nous trouve- rons ; et nous comptons bien être au courant de ce qui vous arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec confiance au soin de remplir les devoirs de vos fonctions.

ANGELO. Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la permission de vous accompagner jusqu'à une certaine distance.

LE DUC Je suis trop pressé pour vous le permettre; et, sur mon honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de scrupule : ma puissance est la mesure de la vôtre ; vous pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des lois, selon que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la main. Je veux partir secrètement : j*aime mon peuple; mais je n'aime i>as à me donner en spectacle à ses yeux. Quoique ses applaudissements soient flatteurs, je n'ai point de goût pour le bruit et lessaluts retentissants de la multitude ; et je ne crois pas que le prince qui les re- cherche agisse avec prudence et... Encore une fois, adieu.

ANGELO. Que le ciel assure l'exécution de vos desseins !

8 MESURE POUR MESURE.

ESCALUs. Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heu- reux ! LE DUC. Je vous remercie, adieu.

. " (Le duc sort.)

ESCALUS, à Angelo, Je vous prie, monsieur, de m*ac- corder une heure de libre entretien avec vous ;'il m'im- porte beaucoup d'approfondir tous les devoirs de ma place : j'ai reçu des pouvoirs , mais je ne suis pas encore bien au fait de leur étendue et de leur nature.

ANGELO. Je suis daus le même cas. Retirons-nous ensemble, et nous ne tarderons pas à nous satisfaire sur ce point.

ESCALUs. J'accompagne Votre Seigneurie.

(Ils. sortent.)

SCÈNE II

Une rue de Vienne. LUCIO BT DEUX GENTILSHOMMES.

Lucio. Si notre duc et les autres ducs n'entrent pas eu accommodement avec le roi de Hongrie, eh bien alors ! tous les ducs vont tomber sur le roi.

PREMIER GENTILHOMME.— Le cicl veuillo uous accordor la paix, mais non pas celle du roi de Hongrie \

SECOND GENTILHOMME. AmOU !

LUCIO.— Vous imitez ce dévot pirate qui se mit en mer avec les dix commandements, mais qui en effaça imi de la table.

SECOND GENTILHOMME.— Tw ue vokras poiiit ?

LUGio. Oui : il effaça celui-là.

PREMIER GENTILHOMME. Aussi était-cé uu Comman- dement qui commandait au capitaine et à ses compa- gnons de renoncer à leurs fonctions : car ils ne s'embar- quaient que pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous un soldat qui, dans Taction de grâces avant le repas, goûte beaucoup la prière qui demandp la paix.

SECOND GENTILHOMME.— Jamais je n'ai entendu aucun soldat la désapprouver.

ACTE 1, SCÈNE IL 9

Lucio. ^Je vous crois; car vous ne vous êtes jamais trouvé, je pense, on disait les grâces.

SECOND GENTILHOMME. Nou, dites- VOUS ? au uioins une douzaine de fois.

PREMIER GENTILHOMME. Quoi doUC? OU VOrS?

LUCIO. Dans tous les rhythmes et. dans toutes les langues?

^PREMIER GENTILHOMME. Je lo pCUSO , Ot daUS tOUtCS ICS

religions ?

. LUCIO. Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâces en dépit de toute controverse ; par exemple, vous êtes un mauvais sujet en dépit de toute grâce.

PREMIER GENTILHOMME. Daus cc cas il n'y a eu qu'un coup de ciseaux entre nous.

LUCIO. Je l'accorde, comme entie le velours et la lisière ; vous êtes la lisière.

PREMIER GENTILHOMME. Et VOUS Ic vclours ; uu excel- lent velours, une pièce de première qualité. J'aimerais autant servir de lisière à une serge anglaise, que d'être râpé comme vous l'êtes pour un velours français \ Est-ce que je parle sensiblement maintenan l ?

LUCIO. Je crois que oui; et vous sentez péniblement vos discours. J'apprendrai d'après vos aveux à boire à votre santé; mais ma vie durant j'oublierai de .boire après vous.

PREMIER GENTILHOMME. Jo crois quo je me suis fait tort, n'est-ce pas?

SECOND GENTILHOMME. Certainement, que tu sois pincé ou non.

LUCIO-.— Ah ! voilà, voilà madame la Douceur qui vient. . J'ai achelé chez elle des maladies jusqu'à la somme de. . . .

SECOND GENTILHOMME. Combien, je vous prie?

PREMIER GENTILHOMME. DevilieZ .

SECOND GENTILHOMME. Jusqu'à trois mille dollars par an.

' Équivoque entre le moi pil'd, terme qui désigne la qualité du velours, et pill'd, qui signifie épilé, chauve,

- Dollars et dolours, équivoque qui revient souvent dans Shak- speare.

10 MESURE POUR MESURE.

PREMIER GENTILHOMME. Et pluS.

Lucio. Une couronne française de plus*.

PREMIER GENTILHOMME. Vous me croyez toujours des maladies ; mais vous vous trompez : je suis sain.

Lucio. Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour vous ; mais vous êtes sain cqmme un tronc d'arbre creux, vos os sont creux. L'impiété a fait de vous sa proie.

(Entre madame Overdone.) '

PREMIER GENTILHOMME. Holà! qucllc est ccllo de vos hanches qui a la plus forte sciatique?

MADAME OVERDONE. Bien, biou, on vient d'arrêter et de mettre en prison quelqu'un qui vaut cinq mille hommes comme vous.

PREMIER GENTILHOMME. Qui OS t-CC, jC VOUS prie?

MADAME OVERDONE. Hé! c'est Glaudio , le seigneur Claudio.

LUCIO.— Claudio en prison? Cela n'est pas.

MADAME OVERDONE.— Et moi je sais que cela est; je Tai vu arrêter; je l'ai 'vu emmener; et il y a bien plus encore : c'est que d'ici à trois jours il doit avoir la tête tranchée.

LUGio. Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais pas que cela fût vrai : en êtes- vous bien sûre ? . MADAME OVERDONE.,— Je n'eu suis que trop sûre; et cela, c'est pour avoir donné un enfant à mademoiselle Juliette.

LUCIO. Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avais promis de venir me joindre il y a deux heures, et il a toujours été exact à sa parole.

SECOND GENTILHOMME. D'ailleurs, vous savez que cela se rapproche assez de la conversation que nous avons eue sur pareil sujet. ^

PREMIER GENTILHOMME. Et surtout cola s'accorde avec riirdoimance qu'on a publiée.

LuciQ.— Partons : allons savoir la vérité du fait.

(Ils sortent.)

MADAME OVERDONE, seuh. Aiusi, grâco à la guerre, à la sueur, au gibet, à la misère, je me trouve sans cha-

'* Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est-k-dire un écu, pour la couronne de Vénus.

ACÎE I, SCÈNE II. H

lands. (Entre le bouffon.) Eh bien, quelles nouvelles?

LE BOUFFON. Là-bas, on emmène un homme en prison.

MADAME ovERDONE. Oui ; et qu'a-t-il fait?

LE BOUFFON. Une femme.

MADAME OVERDONE. Mais quel est son délit?

LE BOUFFON. D*avoir été pêcher des truites dans la rivière d'autrui.

MADAME OVERDONE. ^Quoii.Y a-t-il unc fille grosse de son fait?

LK BOUFFON. Nou .* mais il y a une fille qu'il a rendue femme. Vous n'avez pas entendu parler de Tor- donnance : n'est-ce pas?

MADAME OVERDONE. Quellc Ordonnance, mon ami?

LE BOUFFON. Que toulcs les maisons des faubourgs de Vienne seront jetées bas.

MADAME ovERDONE.^-Et (J^e deviendront celles de la cité?

LE BOUFFON. Ellcs resteront pour graine : elles se- raient tombées aussi , si un sage bourgeois n'avait plaidé en leur faveur.

MADAME OVERDONE. Mais toutes uos maisons de refuge dans les faubourgs seront- elles abattues?

LE BOUFFON. ^Jusqu'aux fondements, madame. . MADAME OVERDONE. Voilà Vraiment un changement dans rÉtat! Que deviendrai-je?

LE BOUFFON.— Allons, uc craiguez rien; les bons procu- reur ne manquent pas de clients. Quoique vous chan- giez de place, vous n'avez pas besoin pour cela de chan- ger d'état; je serai toujours votre valet. Allons, du courage ; on prendra pitié de vous ; vous qui avez presque usé et perdu vos yeux au service, ou vous pren- dra en considération.

MADAME OVERDONE. Qu'avous-nous àfairo ici? Thomas, retirons-nous.

LE BOUFFON. Voici le seigneur Claudio conduit en prison par le prévôt, et voici madame Julie I te.

(Ils sortent.)

12 MESURE POUR MESURE.

SCÈNE III

Entrent LE PREVOT, CLAUDIO, JULIETTE et des OF- FICIERS DE JUSTICE, puis LUCIO et les DEUX- GENTILSHOMMES.

CLAUDIO, auprtvôt, Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi en spectacle au public? Conduis-moi à la prison je dois être enfermé.

LE PRÉVÔT.-— Je ne le fais pas par mauvaise disposition pour vous, mais sur un ordre spécial du seigneur Angelo.

CLAUDIO. Ainsi, ce demi-dieu de la terre, Tautorité, peut nous faire payer noire délit au poids * : tels, sont les décrets du ciel! Elle frappe qui elle veut, épargne qui elle veut ; et elle est toujouis juste.

Lucio. Quoi donc, Claudio! D'où vient cette con- trainte ?

CLAUDIO. De trop de liberté, mon Lucio, de trop de liberté ; comme l'intempérance est la mère du jeûne, de même une liberté dont on fait un usage immodéré se change en contrainte. Comme les rats avalent avide- ment le poison qui les tue, nos penchants poursuivent le mal dont ils sont altérés, et en buvant nous mourons.

LUCIO. -^ Si je pouvais parler aussi sagement que toi dans les fers, j'enverrais chercher certains de mes créan- ciers; et cependant j'aime "encore mieux être un faquin, en hberté, qu'un philosophe en prison. Quel est ton crime, Claudio?

CLAUDIO. -^Ge serait le commettre encore que d'en parler.

LUCIO. —Quoi, est-ce un meurtre?

CLAUDIO.— Non.

LUCIO. Une débauche?

CLAUDIO. Si tu veux.

LK PRÉVÔT. Allons! monsieur, il faut marcher.

1 Métaphore tirée de l'usage du payer l'argent au poids, mé- thode plus sure 4ue celle de la numération des espèces.

ACTE 1, scfeuE m. 13

CL.\UDio. Encore un mot, mon ami. {Il prend Lucio à part.) Lucio, un mot àToreille.

Lucio. Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien. Est-ce qu'on regarde de si près à la débauche ?

CLAUDIO. Voici ma position. D'après un contrat sérieux, j'ai acquis la possession du lit de Juliette. Vous la connaissez ; elle est parfaitement ma femme, si ce n'est qu'il nous manque de l'avoir déclaré par les cérémonies extérieures. Nous n'en sommes point venus là, unique- ment dans la vue de conserver une dot, qui reste dans le coffre de ses parents, auxquels nous avons cru devoir cacher notre amour, jusqu'à ce que le temps les récon- cilie avec nous. Mais le malheur veut que le secret de notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles sur la personne de Juliette.

LUCIO. Un enfant, peut-être?

CLAUDIO. Hélas ! oui, malheureusement ; et le nou- veau ministre qui remplace le duc... je ne sais si c'est la faute et Téclat'de la nouveauté, ou si le corps de l'État ressemble à un cheval monté par le gouverneur, qui, nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son empire, lui fait sentir tout d'abord Téperon; ou si la tyrannie est attachée à la dignité, ou bien à l'homme qui l'exerce... Je m'y perds... Mais ce nouveau gouverneur vient de réveiller toutes les vieilles lois pénales qui étaient restées suspendues à la muraille comme une armure rouillée,depuis si longtemps quelezodiaque avait dix-neuf fois fait son tour, sans qu'aucune d'elles eût été mise en exécution ; et aujourd'hui, pour se faire un nom, il vient appliquer contre moi ces décrets assoupis et si long- temps négligés : sûrement c'est pour faire parler de lui.

LUCIO. Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu sur tes épaules, qu'une laitière amoureuse pourrait la faire tomber d'un soupir. Envoie après le duc, et appelles-en à lui.

CLAUDIO Je l'ai déjà fait ; mais on ne peut le trouver. Je t'en conjure, Lucio, rends-moi un service : aujour* d'hui ma sœur doit entrer au couvent, et y commencer son noviciat. Fais-lui connaître le danger de ma position ;

H MESURE POUR MESURE.

implore-la en mon nom ; prie-la d'employer des amis auprès du rigide ministre ; dis-lui d'aller elle-même sonder son cœur. Je fonde là-dessus de grandes espérances ; car il est à son âge un langage muet et touchant qui est fait pour émouvoir les hommes : en outre, elle a un talent heureux quand elle veut employer les raisonnements et la parole, et elle sait persuader.

Lucio. -.• Je prie le ciel qu'elle y réussisse, autant pour le salut des autres coupables de ton espèce qui, sans cela, auraient à subir des peines rigoureuses, que pour te conserver la vie, que je serais bien fâché que tu perdisses si follement à un jeu de tic tac. Je vais la trouver.

CLAUDIO. Je te remercie, bon ami Lucio.

Lucio. D*ici à deux heures...

CLAUDIO. Allons, prévôt, marchous.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Un monastère. Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS.

LE DUC. Non, vénérable religieux, écartez cette idée; ne croyez point que le faible trait de Tamour puisse percer un sein bien armé. Le motif qui m'engage à vous demander un asile secret a un but plus grave et plus sérieux que les projets et les entreprises de la bouillante jeunesse.

LE MOINE. Votre Altesse peut-elle s'expliquer?

LE DUC Mon saint père , nul ne sait .mieux que vous combien j'aimai toujours la vie retirée, et combien peu je me soucie de fréquenter les assemblées que hantent la jeunesse, le luxe et la folle élégance. J'ai confié au seigneur Angelo, homme d'une vertu rigide, et de mœurs austères, mon pouvoir absolu et mon autorité dans Vienne, et il me croit voyageant en Pologne; car j'ai eu soin de faire répandre ce bruit dans le peuple, et c'est ce qu'on croit. A présent, mon père, vous allez me demander pour- quoi j'en agis ainsi?

LE MOINE. Volontiers, seigneur.

SCENE IV. 15

LE DUC. Nous avons des statuts rigoureux et des lois rigides (freins et mors nécessaires pour des coursiers fougueux ), que nous avons laissé dormir depuis dix-neuf ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne va plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges menaçantes qu'un père indulgent a formé uniquement pour effrayer par leur vue ses enfants, et non pour s'en servir, ces verges deviennent à la fin un ohjet de mo- querie plutôt que de crainte, ni en est de même mainte- nant de nos décrets ; morts pour le châtiment , ils sont morts eux-mêmes ; la licence tire la justice par le nez ; Tenfant hat sa nourrice, et tout ordre est renversé.

LE MOINE Il dépendait de Votre Altesse de dé- gager la justice de ses liens, quand vous le trouvqfiez bon ; et elle aurait paru plus redoutable en vous que dans le seigneur Angelo.

LE DUC. J'ai craint qu'elle ne le fût trop. Puisque c'est par ma faute que j'ai donné à mon peuple tant de liberté, ce serait en moi une tyrannie de frapper, et de les punir cruellement pour des transgressions que j'ai ordonnées moi-même; car c'est ordonner les crimes que de leur laisser un libre cours, sans faire craindre le châtiment. Voilà pourquoi , mon père, j'ai chargé Angelo de cet em^^loi : il peut, à l'abri de mon nom, frapper l'abus au cœur, saus que mon caractère, qui ne sera j)oint exposé à la vue, soit compromis. C'est pour suivre son administration, que je veux, sous l'habit d'un de vos frères , observer à la fois et le ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me four- nir lin habit de votre ordre, et de m'enseigner com- ment je dois me conduire pour avoir tout l'air d'un vrai religieux. Je vous donnerai , à loisir , d'autres raisons de ma conduite : à présent, écoutez seulement celle-ci. Angelo est austère ; il est en garde contre l'envie : à peine avoue-t-il que son sang circule, ou qu'il aime mieux le pain que la pierre : nous allons voir par la suite, si le pouvoir vient à changer son caractère, ce que sont nos hommes à belles a[)parences.

(11? sortent.'

16 MESURE POUR MESURE.

SCÈNE V

Un couvent de femmes.. ISABELLK, FRANCESCA, emxiite LUCIO.

ISABELLE. Et sont-ce tous vos privilèges à vous autres religieuses?

FRANCESCA. Ne sout-ils pas assez étendus?

ISABELLE. Oui, saus coutredlt, et ce que j'en dis n'est pas que j'en désire davantage : au contraire, je souhai- terais qu'une règle plus étroite assujettît la communauté des sœurs de Sainte-Glaire.

LUCIO, au dehors, Holà, quelqu'un I la paix soit en ces lieux I

ISABELLE. Qui cst-cc qui appelle?

FRANCESCA. C'ost la voix d'uu homme. Chère Isa- belle, tournez la clef, et sachez ce qu'il veut; vous le pouvez, et moi non; vous n'avez pas encore prononcé vos vœux ; lorsque vous Taurez fait, il ne vous sera plus permis de parler à un homme qu'en présence de la supé- rieure; alors, si vous lui parlez, vous ne devez pals lui montrer votre visage ; ou si vous montrez votre visage, vous ne pouvez pas parler. On appelle encore; je vous prie, répondez-lui.

(Francesca sort.)

ISABELLE. Paix et félicité ! Qui est-ce qui appelle?

LUCIO. Salut, vierge, si vous Têtes, comme ces joues lannoncent assez. Pouvez-vous me rendre le service de me faire parler à Isabelle, novice dans ce monastère, et l'aimable sœur de son malheureux frère Claudio ?

ISABELLE. Pourquoi dites-vous son malheureux frerè? Permettez-moi celte question, d'autant plus que je dois vous déclarer à présent que je suis cette Isabelle, et sa sœur.

LUCIO. Aimable et belle novice, votre frère vous dit mille tendresses; il est en prison.

ISABELLE. 0 malheureuse? Eh ! pourquoi?

LUCIO. Pour une action qui lui vaudrait de ma part,

ACTE I, SCÈNE V. 17

si je pouvais être son juge, des remerciements pour puni- tion : il a fait un enfant à sa bonne amie.

ISABELLE. Monsieur, ne vous jouez pas de moi !

Lucio. C'est la vérité. Je ne voudrais pas (quoique ce soit mon péché familier d'imiter le vanneau avec les jeunes filles , et de badiner, la langue loin du cœur ' ) prendre cette licence avec les vierges. Je vous regarde comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un esprit immortel par votre renoncement au monde, et aucjuel il faut parler avec sincérité comme à une sainte.

ISABELLE. Vous blasphémez le bien en vous mo- quant ainsi de moi.

Lucio. Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le fait: votre frère et son amante se sont embrassés; et comme, il est naturel que ceux qui mangent se rem- plissent, que la saison des fleurs conduise la semence d'une jachère dépouillée à la maturité delà moisson, de même son sein annonce son heureuse culture et son industrie.

ISABELLE. Y a-Wl quelque fille enceinte de lui? ma cousine Juliette?

Lucio. Est-ce qu'elle est votre cousine?

ISABELLE. Par adoption ; comme les jeunes écolières changent leurs noms par amitié.

LUCIO. C'est elle.

ISABELLE. Oh ! qu'il l'épouse !

LUCIO. Voilà le point. Le duc est sorti de cette v^Ue d'une étrange manière, et il a tenu plusieurs gentils- hommes, et moi entre autres, dans l'espérance d'avoir part à l'administration : mais nous apprenons par ceux qui connaissent le cœur du gouvernement, que les bruits qu'il a fait répandre étaient à une distance infinie de ses vrais desseins. A sa place, et revêtu de toute son autorité, le seigneur Angelo gouverne l'Etat ; un homme dont le sang est de l'eau de neige ; un homme qui ne

* La langue loin du cœur, c'est-k-dîre quand le vanneau s'éloi- gne en criant de son nid pour tromper l'oiseleur, ^

T. IV. 2

i8 MESURE POUE MESUEE,

sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements des sens, mais qui émousse et dompte les penchants de la nature par les travaux de l'esprit, l'élude et le jeûne. Pour intimider l'abus et la licence qui ont longtemps rôdé imprudenunent auprès de Taffreuse loi, comme des souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigou- reuses dispositions condamnent la vie de votre frère ; Angelo Ta fait emprisonner en vertu de cette loi ; et il suit littéralement toute la rigueur du statut pour faire de Claudio im exemple. Toute espérance est perdue, à moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de fléchir Angelo ; et c'est Taffaire que je suis chai'gé de traiter entre vous et votre malheureux frère.

ISABELLE. En veut-il donc à sa vie?

Lucio. Il a déjà prononcé sa sentence ; et, à ce que j'entends dire , le prévôt a reçu l'ordre pour son exécution.

ISABELLE. Hélas! quelles pauvres facultés puis-je avoir pour lui faire du bien ?

Lucio. ^Essayez votre pouvoir.

ISABELLE. Mon pouvoir ! hélas I je doute...

LUCIO. Nos doutes sont des traîtres, qui nous font sou- vent perdre le bien que nous aurions pu gagner, parce que nous craignons de le tenter. Allez trouver le sei- gneur Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand une jeune fille demande, les hommes donnent comme les dieux; mais que si elle pleure et s'agenouille, tout ce qu'elle demande est aussi certainement à elle qu'à ceux mêmes qui le possèdent.

ISABELLE. Je verrai ce que je pourrai faire.

LUCIO. Mais, promptement.

ISABELLE. ^Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je ne prendrai que le temps de donner connaissance de cette affaire à notre mère. Je vous rends d'humbles actions de grâce : recommandez-moi à mon frère ; ce soir, de bonne heure , j'enverrai l'instruire de mon succès.

LUCIO. Je prends congé de vous.

ISABELLE.— Mon bon seigneur, adieu.

(Ils se séparent*} FIN DU PREMIER ACTE*

ACTE DEUXIEME

SCÈNE I

Un appartement dans la maison d'Angelo.

Entrent ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PREVOT i, Officiers et suite.

ANGELO. —Il ne faut pas que nous fassions dala loi un épouvantail pour effrayer les oiseaux de proie, jusqu'à ce qu'en voyant son immobilité, familiarisés par Tha- bitude, ils osent venir se percher sur l'objet même de leur terreur.

ESCALUS.— -Vous avez raison ; mais cependant n'aigui- sons le glaive de la loi que pour blesser légèrement, plur tôt que pour frapper des coups mortels. Hélas ! ce gen- tilhomme que je voudrais sauver avait un bien noble f)ère. Daignez considérer, vous que je crois de la vertu a plus stricte, que dans l'effervescence de vos propres affections, si l'occasion avait concouru avec le lieu, et le lieu avec le désir, et qu'il n'eût fallu, pour obtenir l'ob- jet de vos vœux, que laisser agir la fougue téméraire de votre sang, il est bien douteux que vous n'eussiez pu quelquefois dans votre vie tomber dans la faute même pour laquelle vous le condamnez aujourd'hui, et attirer sur vous la loi.

ANGELO.— Autre chose est d'être tenté, Escalus, autre chose de succomber. Je ne disconviens pas qu un jury qui condamne un prisonnier à perdre la vie ne puisse, dans les douze jurés qui le composent, renfermer un ou deux voleurs plus coupables que l'homme dont ils font

1 Le préTÔt est ici une espèce de geôlier.

20 MESURE POUR MESURE.

le procès; mais la justice saisit le criihe il se montre à elle. Qu'importe aux lois que des voleurs jugent des volem's! Il est tout simple de nous baisser pour ramasser le joyau que nous voyons; mais nous foulons aux pieds le trésor que nous ne voyons pas, sans jamais y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par la raison que j'aurais pu en commettre de semblables; dites plutôt que, lorsque moi qui le condamne, je tom- berai dans la même oifense, mon jugement doit être à l'instant mon arrêt de mort, et que nulle partialité ne peut intervenir. Seigneur, il faut qu'il périsse.

EscALus. Que ce soit comme le voudra votre sagesse.

ANGELO. est le prévôt?

LE PRÉVÔT. Ici, s'il plaît à Votre Honneur.

ANGELO. Que Claudio soit exécuté demain matin sur les neuf heures; amenez-lui son confesseur; qu'il se pré- pare à la mort, car il est au terme de son pèlerinage.

(Le prévôt sort.)

ESCALUS.— Allons, que le ciel lui pardonne! et qu'il nous pardonne aussi à tous! Quelques-uns prospèrent par le crime, d'autres succombent par la vertu. Il en est qui ont tous les vices, et qui ne répondent d'aucun* ; d'autres sont condamnés pour une faute unique.

(Entrent le Coude, l'Écume, le Bouffon, officiers de justice.

LE COUDE. Allons, amenez-les : si ce sont des gens de bien dans un État que ceux qui ne font autre chose que de commettre des abus dans les maisons de prostitution, .je ne connais plus de lois ; qu'on les amène.

ANGELO. Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et de quoi s'agit-il?

LE COUDE. Sous lo bou plaisir de votre Grandeur, je suis un pauvre constable du duc, et mon nom est Coude. Je tiens à la justice, monsieur, et j'amène ici devant Votre Grandeur deux insignes bienfaiteurs.

ANGELO.— Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs sont ces gens-là? Ne sont-ce pas des malfaiteurs?

t Brakes ofvice. Les commentateurs ont donné mille explica- tions de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens le plus naturel, hois de vices, repaire de vices, multitude de vices.

ACTE II, SCENE 1. 21

LE COUDE.— Sons le bon plaisir de Votre Grandenr, je ne sais pas bien ce qn'ils sont : mais ce sont de vrais coquins, j'en suis sûr, exempts de toutes les |îfo/anfl- tioris mondaines qui sont du devoir de tout bon chré- tien.

ESCALUs. Voilà qui coule de source ; voilà un officier bien sensé.

ANGELO. Poursuivez : de quelle espèce sont ces deux hommes? Coude est votre nom? Eh bien! que ne parlez- vous. Coude?

LE BOUFFON. Il uc le pout pas, seigneur ; il a un trou au coude.

ANGELO, au Bouffon. Qui êtes-vous?

LE COUDE. Lui, seigneur? un garçon de taverne , sei- gneur; un meuble de mauvais lieu au service d'une femme de mauvaises mœurs, dont la maison, monsieur, a été, comme on dit, démolie dans les faubourgs; et aujourd'hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois, est aussi une fort mauvaise maison.

EscALus. Comment savez-vous cela?

LE COUDE. Ma femme, monsieur, que je déteste, devant - le ciel et devant Votre Grandeur. . .

ESCALUS.— Comment? votre femme?

LE COUDE. Oui, monsieur, qui, j'en remercie le ciel, est une honnête femme...

ESCALUS. Et c'est pour cela que vous la détestez?

LE COUDE.— Je dis, monsieur, que je me délesterai moi- même, aussi bien qu'elle, si cette maison n'est pas une maison de prostitution, je veux regretter sa vie ; car c'est une vilaine maison.

ESCALUS.— Comment savez-vous cela, constable?

COUDE. Hé! monsieur, par ma femme, qui, si elle avait été adonnée au vice cardinal^ ^ aurait pu être accu- sée en fornication, en adultère et en toutes sortes d'im- puretés dans cette maison.

ESCALUS. Par les intrigues de cette femme?

LE COUDE.— Oui, monsieur, par madame Overdone; mais

* Cardinal est ici pour charnel.

22 MESURE POUR MESURE.

comme elle lui a craché au visage, c'est elle qui Ta pro- voquée.

LE BOUFFON. Mousicur, sous le bon plaisir de Votre Grandeur, cela n'est pas.

LE COUDE. Prouve-le devant ces coçmm qui sont ici; prouve-le, honnête homme.

EscALus, à Angelo, Entendez-vous comme il dit un mot pour l'autre ?

LE BOUFFOir. Monsieur, elle est devenue grosse, et avait envie, sous votre respect, de pruneaux cuits ; nous n'en avions que deux, monsieur, dans la maison, qui étaient dans ce temps-là comme dans xm piaf de fruits, un plali d'environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces plats-là ; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort bons plats. ,

ESCALUS. Continue, continue : peu importe le plat.

LE BOUFFON. Nou, mousicur, pas d'une tête d'épin- gle : vous avez raison, inonsieur; mais au fait. Comme je disais, cette dame Coude étant, comme je dis, enceinte, et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j'ai dit, de prxmeaux; il n'y en avait que deux, comme j'ai dit, dans le plat ; maître l'Écume que voilà, cet homme-là même, ayant mangé le reste, comme j'ai dit, et comme je dis, payé fort honnêtement : car, comme vous savez, maître l'Ecimie, je ne pourrais vous rendre les trois sous.

l'écume. Non, vraiment.

LE BOUFFON. Fôrt bien : comme vous étiez donc, si ^vous vous en souvenez, à casser les noyaux des susdits pruneaux.

l'écume. Oui, c'est vrai, j'étais là.

LE BOUFFON. Allous, fort bien : comme je vous disais donc, si vous vous le rappelez, que tels et tels étaient incurables de la maladie que vous savez, à moins qu'ils n'observassent un bon régime, comme je vous disais.

l'écume. Tout cela est vrai.

LE BOUFFON. Eh bien! fort bien, alors. . .

EscALus. Allons, vous êtes xm sot ennuyeux : au but. Qu'a-t-on fait à la femme de ce Coude, dont il ait sujet de se plaindre? Venez tout de suite à ce qu'on lui a fait.

ACTE II, gCÈNE I. ' 23

LE BOUFFON, j- Votre Grandeur ne peut en venir encore.

ESCALUS. Ce n^est pas mon intention, non plus.

LE BOUFFON. Mais, monsieur, vous y viendrez, avec la permission de Votre Grandeur : et, je vous en supplie, considérez maître PÉcume, que voilà ici, monsieur. Un homme de quatre-vingts livres de revenu par an, dont le père est mort à la Toussaint. N'était-ce pas à la Toussaint, maître l'Écume?

L ECUME. Le soir de la Toussaint,

LE BOUFFON. Fort biou : j'espère que ce sont des vérités. Lui, monsieur, étant assis, comme je dis, sur un tabouret. C'était à la Grappe-de-Raisin^ vous aimez à vous asseoir, n'est-il pas vrai?

l'écume.— Oui, je l'aime, parce que c'est une chambre ouverte et bonne pour Thiver,

LE BOUFFON. AUous, fort bien. J'espère que ce sont des vérités.

ANGELO, à Escalus. Ce récit durera toute une nuit de Russie, quand les nuits sont les plus longues. Je vais vous quitter et vous laisser entendre leur affaire, avec l'espérance que vous trouverez matière à les faire tous fouetter.

ESGALUS. ^Jem'y attends. Salut, seigne\iT.{Angelo sort.) —Allons, Tami, continuez : qu'a-t-on fait à la fenmie de Coude, encore une fois?

LE BOUFFON. Une fois, monsieur ? H n'y a rien eu qu'on lui ait fait une fois.

LE COUDE. Je vous en conjure, monsieur : demandez- lui ce que cet homme a fait à ma femme.

LE BOUFFON. Jo VOUS OU coujure, monsieur, de- mandez-le-moi.

ESCALUS. Eh bien! qu'est-ce que cet hommç lui a fait.

LE BOUFFON. Je VOUS OU çonjuro , mousieur, cousi - dérez bien le visage de cet homme-là. Mon bon l'Ecume, regardez sa Grandeur : c'est pour de bonnes vues. Votre Grandeur remarque-t-elle son visage ?

ESGALUS.-^ Oui, fort bien.

ai* MESURE POUR MESURE.

LE BOUFFON. Non, je vous prie, remarquez-le bien.

EscALus.— Eh bien ! c'est ce que je fais.

LE BOUFFON. Votrc Grandeur voit-elle quelque chose de mal dans sa figure ?

ESCALUS. Mais non.

LE BOUFFON. Je veux supposer* sur le livre sacré, que sa figure est ce qu'il a de pis en lui. Eh bien ! si la figure est la pire chose qu'il y ait en lui, comment maître l'Ecume aurait-il pu faire aucun mal à la femme du constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur.

ESCALus. Il a raison : constable , que répondez-vous à cela?

LE COUDE. Premièrement, s'il vous plaît, la maison est une maison respectée; ensuite, cet homme est un drôle respecté, et sa maîtresse est une femme respectée^.

LE BOUFFON. Par cette main, monsieur, sa femme est une personne plus respectée qu'aucun de nous tous.

LE COUDE. Maraud, tu mens; tu mens, méchant valet; le temps est encore à venir qu'elle ait jamais été respec- tée par homme, femme, ou enfant.

LK BOUFFON. Monsicur, elle a été respectée avec lui, avant qu'il Teùt épousée.

ESCALUS. Lequel est le plus sage ici, la Justice ou riniquité^? Cela est-il vrai?

LE COUDE, au bouffon. 0 scélérat, vaurien, méchant Faji- nibal^I Moi, j'ai été respecté avec elle avant que je fusse marié aveo elle? Si jamais j'ai été respecté avec elle, ou elle avec moi, que Votre Honneur ne me croie pas le pauvre officier du duc. Prouve cela, scélérat Hannibal, ou j'aurai contre toi mon action de batterie,

ESCALUS. S'il vous donnait im soufflet, vous pourriez aussi avoir votre action en diffamation.

LE COUDE.— Oh! jeremerciebienVotreGrandeur pour cet

* Supposer pour déposer,

* Pour suspectée.

* Personnages des Moralités. La Justice est ici pour le constable et l'Iniquité pour le fou.

* Cannibale-

ACTE lî, SCÈNE I. 25

avis-là. Qu'est-ce que Votre Grandeur désire que je fasse de ce méchant coquin?

EscALus.— Mais, officier, puisqu'il y a en lui quelques iniquités que tu voudrais découvrir, si tu le pouvais, laisse-le continuer comme a l'ordinaire, jusqu'à ce que tu saches ce qu'elles sont.

LE COUDE. Ohl vraimentj'enremercieVotreGrandeur, —Tu vois bien, coquin, ce qui t'arrive maintenant : tu vas continuer, coquin, tu vas continuer.

EscALus, à lÉcume.-^ù êtes-vous né, mon ami?

l'écume. Ici, à Vienne, monsieur.

ESCALUS. Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts livres de rente?

l'écume. Oui, si c'est votre bon plaisir, monsieur.

ESCALUS. Bon. (Au bouffon,) De quel métier êtes-vous, monsieur?

LE BOUFFON. Gârçou do taverne, le garçon d'une pauvre veuve.

ESCALUS. Le nom de votre maîtresse?

LE BOUFFON. —Madame Overdone.

ESCALUS. A-t-elle eu plus d'un mari?

LE BOUFFON. Nouf, monsicur : Overdone * pour le dernier.

ESCALUS. Neuf! Approchez-vous de moi, maître l'Écume. Maître l'Écume, je ne voudrais pas que vous fis- siez connaissance avec des garçons de taverne ; ils vous soutireront, maître l'Écume, et vous les ferez pendre : allez- vous-en, et que je n'entende plus parler de vous.

l'écume.— Je remercie Votre Grandeur ; quant à moi, jamais je ne vais dans aucime chambre de taverne, que je n'y sois attiré par quelqu'un.

ESCALUS. Allons, plus de cela, maître l'Écume; adieu. (U Écume sort,) Venez ça, monsieur le garçon de taverne; quel est votre nom, monsieur le garçon de taverne?

LE BOUFFON.— Pompée.

ESCALUS. Et quoi encore ?

* Overdone hy thelastf^ épuisée par le dernier. » Overdone fait ici calembour.

26 MESURE POUR MESURE.

LE BOUFFON. Haut-de-chausses, monsieur.

ESCALUs . Oui , et en bonne foi, votre haut^de-chausses * est ce qu'il y a de plus grand en vous; en sorte que, dans le sens le plus brutal, vous êtes Pompée le Grand. Pompée, vous êtes en partie im entremetteur. Pompée, de quelque manière que vous coloriez la chose, sous le nom de garçon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons, avouez-moi la vérité ; vous vous en trouverez bien.

LE BOUFFON. Franchement, monsieur, je suis un pauvre diable qui voudrait vivre. *

ESCALUS. Comment voudriez-vous vivre. Pompée? En étant xm agent d'infamie... Que pensez-vous du métier, Pompée ? Est-ce xm métier permis?

LE BOUFFON.— Si la loi veut le permettre, monsieur.

ESCALus. Mais la loi ne le permettra pas. Pompée, et il ne sera pas permis à Vienne.

LE BOUFFON.— Votre Grandeur est^elle dans l'intention de mutiler toute la jeunesse de la ville?

ESCALUs. Non, Pompée.

LE BOUFFON. Eh bioul monsieur, suivant ma petite opinion, elle ira donc toujours là. Si Votre Grandeur veut mettre le bon ordre parmi les prostituées et les vauriens, vous n'aurez plus rien à craindre des entremetteurs.

ESCALUS.— Il y a de jolies ordonnances qui commen- cent à s'exécuter, je peux vous en assurer; il n'y va que d'être pendu et décapité.

LE BOUFFON. Si VOUS pcudez et décapitez tous ceux qui commettent ce péché, seulement pendant dix ans, vous serez bien aise de donner la commission de trouver des têtes. Si cette loi s'exécute dans Vienne pendant dix ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour trois sous par fenêtre. Si vous vivez assez pour voir cela, dites : Pompée me l'avait bien dit.

ESGALUS. Grand merci, bon Pompée ; et, en récom- pense de votre prophétie, écoutez-moi bien : je vous donnerai un avis : que je ne vous revoie pas devant moi pour aucune plainte quelconque ; et qu'on ne vienne pas

1 Bum, Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.

ACTE II, SCÈNE I. 27

me dire que vous demeurez encore vous êtes : si je vous y retrouve , Pompée \ je vous chasserai à grands coups jusqu'à votre tente, et je serai un rude César pour vous. Pour vous parler net, Pompée, je vous ferai fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompée, portez-vous Bien.

LE BOUFFON. Jo romercio Votre Grandeur de son bon conseil; mais je le suivrai, selon que la chair et la for- tune en décideront. ^ Me fouetter? Non,' non : que le charretier fouette sa rosse; un cœur vaillant n'est point chassé de son métier à coups de fouet.

(Il sort.)

ESGALUS. Approchez, maître Coude; venez, maître constable : combien y a-t-il de temps que vous êtes dans cet emploi de constable?

LE COUDE. Sept ans et demi, monsieur,

ESCALUs. Je pensais bien, par votre habileté à l'exer- cer, qu'il y avait quelque temps que vous l'occupiez. Ne dites-vous pas sept ans entiers?

LE COUDE. Et demi, monsieur.

ESCALUs. Hélas I il vous a coûté bien des peines. On vous fait tort de vous en. charger si souvent ; est-ce qu'il n'y a pas dans votre garde des hommes en état de vous suppléer?

LE COUDE. En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu qui aient quelque talent pour cette espèce d'emploi : on les choisit; mais ils me choisissent apèrs pour les rem- placer : je le fais pour quelques pièces d'argent, et je vais toujours pour tous les autres.

ESCALUS. Écoutez-moi : apportez-moi les noms d'en- viron six ou sept des plus capables de votre paroisse.

LE COUDE. A la maison de Votre Grandeur, monsieur?

ESCALUS. Oui, chez moi. Adieu. {Coude sort,) (Au juge de paix,) Quelle heure croyez-vous qu'il soit ?

LE JUGE. Onze heures, monsieur.

ESCALUS. Je vous prie de venir dîner avec moi.

LE JUGE. Je vous remercie humblement.

* Pompée est un nom souvent donné aux chiens.

28 MESURE POUR MESURE.

EscALus, Je suis bien affligé de la mort de Claudio ; mais il n'y a point de remède.

LE JUGE. Le seigneur Angelo est sévère.

EscALus. G 'est une nécessité; la clémence cesse d'être clémence quand elle, se montre trop souvent. Le pardon est toujours le père d'un second crime; mais cepen- dant. . . -malheureux Claudio ! Il n'y a point de remède,

Venez, monsieur.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Un autre appartement dans la maison d'Angelo. Entrent LE PREVOT et UN VALEÏ.

LE VALET. Il est occupé à entendre une affaire; il va venir tout de suite. Je vais vous annoncer.

LE PRÉVÔT. Je vous OU prie, faites-le. (Le vakt sort.) Je viens savoir ses ordres : peut-être se laissera-t-il fléchir. Hélas! son délit est comme un crime en songe. Tous les âges, toutes les sectes, sont atteints de ce vice, et il faut, lui, qu'il meure pour cela !

(Entre Angelo.)

ANGELO. Eh bien ! quel sujet vous amène, prévôt?

LE PRÉVÔT. Votre bon plaisir est-il que Claudio meure demain?

ANGELO. Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous pas Tordre? Pourquoi venez- vous me le demander une seconde fois?

LE PRÉVÔT. J'ai craint d'agir trop précipitamment* Sous votre bon plaisir, j*ai vu quelquefois qu'après Texé- cution, la justice s'est repentie de son arrêt.

ANGELO. Allez, cela me regarde; faites votre devoir, ou cédez votre place, on peut fort bien se passer de vous.

LE PRÉVÔT. Je demande pardon à Votre Honneur.

Que fera-t-on, monsieur, de la gémissante Juliette? Elle est bien près de son tenue.

ACTE 11, SCENE II. 29

ANGELO. Conduisez-la dans quelque lieu plus conve- nable, et cela sans délai.

(Le valet revient.)

LE VALET. Voici la sœur de Thomme condamné, qui demande à êXre introduite près de vous.

ANGELO. A-t-il une sœur?

LE PRÉVÔT. Oui, seigneur : une jeune fille très-ver- tueuse, et qui est prête à entrer dans une communauté, si elle n'y est pas déjà.

ANGELO. Allons, qu'on la fasse entrer. {Le valet sort,) (Au prévôt.) Voyez à ce que la fornicatrice soit trans- férée ailleurs : qu'on lui fournisse le nécessaire, mais sans superflu : je donnerai des ordres pour cela.

{Entrent Lucio et Isabelle.)

LE PRÉVÔT, faisant mine de se retirer, Que Dieu sauve Votre Honneur.

ANGELO. Restez encore un moment. {A Isabelle.) Vous êtes la bienvenue : que désirez-vous?

ISABELLE. Vous voyez devant vous une malheureuse suppliante. Qu'il plaise seulement à Votre Honneur de m'en tendre.

ANGELO. Voyons, quelle est votre requête ?

ISABELLE. n est uu vico quc j'abhorre plus que tous les autres, et que je voudrais voir surtout frappé par la justice; je ne voudrais pas le défendre, mais il le faut; je ne voudrais pas le défendre, mais je suis en guerre avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne vou- drais pas.

ANGELO. Voyons, le sujet?

ISABELLE. J'ai un frère qui est condamné à mourir, je vous conjure de condamner sa faute , et non pas mon frère.

LE PRÉVÔT. Le ciel veuille te donner des grâces émouvantes !

ANGELO. Condamner le crime et non le criminel I Mais tout crime est condamné, même avant qu'il soit commis. Mes fonctions se réduiraient à zéro, si je trou- vais les fautes dont la peine est marquée dans le code, pour laisser échapper les coupables.

,30 MEgUKE POUR MESURE.

ISABELLE. 0 loi juste, mais cruelle! Alors, j^avais un frère ! Que le ciel garde Votre Honneur I

Lucio , à Isabelle, N'y renoncez pas ainsi : revenez vers lui : priez-le ; jetez-vous à ses genoux; attachez -vous à sa robe : vous êtes trop froide , vous ne lui deman- deriez qu'une épingle que vous ne pourriez pas le faire avec plus d'indifTérence : avancez vers lui, vous dis-je.

ISABELLE se rapproche. Faut-il donc qu'il meure?

ANGELO. Jeune fille, il n'y a point de remède.

ISABELLE. n y en a : je pense que vous pourriez lui pardonner, et que ni le ciel ni les hommes ne se plain- draient de ce pardon.

ANGELO. Je ne veux pas le faire.

ISABELLE. Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?

ANGELO. Voyez- vous, ce que je ne veux pas faire, je jie le peux pas.

ISABELLE. Mais pourricz-vous le faire sans nuire à personne au monde, si votre cœur était touché de la même pitié que le mien ressent pour lui?

ANGELO. Son arrêt est prononcé ; il est trop tard.

LUCio, bas à Isabelle, Vous êtes trop froide.

ISABELLE. Trop tard ! non : moi qui prononce une parole, je peux la révoquer. Croyez-bien une chose, c'est que de toute la pompe qui appartient aux grands, ni la couronne du monarque , ni le glaive du ministre, ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur sied aussi bien que la clémence. S'il eût été à votre place, et que vous eussiez été à la sienne , vous auriez fait un faux pas comme lui ; mais lui n'aurait pas été aussi im- pitoyable que vous.

ANGELO. Je vous prie, retirez-vous.

ISABELLE. Je voudrais que le ciel m'eût donné votre pouvoir, et que. vous fussiez Isabelle. En serait-il de même alors? non. Je vous dirais ce que c'est que d'être juge, et ce que c'est d'être prisonnier:

LUcio, à part, Bien; parlez de lui, c'est la corde sen- sible,

ANGELO. Votre frère est condamné par la loi; vous perdez vos paroles.

ACTE II, SCÈNE II. 31

ISABELLE. Hélas I hélas f toutes les âmes qui ont existé ont été condamnées, et le Dieu qui eût pu se ven- ger avec le plus de justice a trouvé un remède pour les sauver. Que seriez-vous si celui qui est le suprême arbitre des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes? Oh ! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre vos lèvres, et vous serez un homme nouveau.

ANGELO. —r Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est la loi, et non pas moi, qui condamne votre frère : il serait mon parent, mon frère ou mon fils, qu'il en serait de même pour lui ; il faut qu'il meure demain.

ISABELLE. Demain! oh ! cela est bien prompt I Épar- gnez-le, épargnez-le; il n'est pas préparé à la mort; même pour la cuisine nous tuons le gibier dans sa saison : servirons-nous le 'ciel avec moins d'égard que nous ne nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon bon, mon bon seigneur, réfléchissez-y : qui est-ce qui est mort pour cette faute? Il y a beaucoup de gens qui Font commise.

Lucio. Courage ; bien dit.

ANGELO. La loi, pour être endormie, n'était pas morte. Cette foule de gens n'auraient pas osé commettre ce délit, si le premier qui a enfreint la loi avait répondu de son action; maintenant la loi est éveillée, elle observe ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants, on nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se prépa- raient à éclore et à naître, et vont être étouffés, arrêtés dans leurs progrès, et finir ils existent.

ISABELLE. Et cependant prouvez quelque pitié.

ANGELO. Je la prouve surtout en prouvant la justice, car alors j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et qu'un crime pardonné aujourd'hui empoisonnerait dans la suite ; je fais justice à un homme qui, payant pour une action criminelle, ne vivra plus pour en commettre une seconde. N'insistez plus ; votre frère mourra demain; il faut vous résigner.

ISABELLE. Ainsi, il faut que vous soyez le premier qui prononciez cette sentence, et lui le premier qui la

32 MESURE FOUR MESURE.

subisse : oh I il est beau d'avoir la force d'un géant; mais c'est une tyrannie d'en us,er comme un géant.

Lucio. Bien dit.

ISABELLE. Si les grands de la terre pouvaient tonner comme Jupiter, jamais Jupiter ne serait en paix ; le plus pauvre petit officier occuperait sans cesse son ciel à tonner; on n'entendrait que le tonnerre. Ciel miséri- cordieux ! toi, tu fendras plutôt des traits sulfureux de ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée , que le doux myrte; mais l'homme, Thommé orgueilleux, revêtu, d'une autorité d'un moment, lui qui connaît le moins ce dont il est le plus sûr, son existence fragile comîne le verre, il se plaît comme un singe en fureur à des actions si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que nous, riraient à en devenir mortels.

LUCIO. Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune fille, il s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois.

LE PRÉVÔT. Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le fiéchir I

ISABELLE. Nous ne pouvons nous peser dans la balance avec notre frère; les grands ont le privilège de badiner avec les saints ; c'est en eux saillie d'esprit; chez leurs inférieurs, c'est ime odieuse profanation.

Lucio. Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille ; appuyez.

ISABELLE. Ce qui n'est qu'un mot d*humeur chez le général devient, dans la bouche du soldat, un vrai blas- phème.

Lucio. a-t-elle appris tout cela? Encore.

ANGELO. Pourquoi m'appliquez-vous ces adages?

ISABELLE. Parce que l'autorité , quoique sujette à errer comme les autres, porte avec elle une espèce de remède qui couvre le mal d'une cicatrice. Descendez dans votre sein ; frappez à la porte de votre cœur, et demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à celle de mon frère. S'il avoue un penchant naturel au crirne dont il est coupable, qu'il ne fasse donc pas retentir dans votre bouche un arrêt de mort contre mon frère.

ACTE II, SCÈNE II. 33

ANGELO, à part, Elle parle, et avec tant de bon sens que mon bon sens éclot en même temps. {A Isabelle.) Adieu.

ISABELLE. Cher seigneur, revenez.

ANGELO. Je me consulterai. Revenez demain.

ISABELLE. Ecoutez par quels moyens je veux vous corrompre : mon bon seigneur, revenez.

ANGELO. Que dites-vous, me corrompre?

ISABELLE. Oui, par des dons que le ciel partagera avec vous.

Lucio. Autrement vous aiiriez tout gâté.

ISABELLE. Ce n'est pas avec de vains sequins d'or éprouvé , ni avec des pierres dont le taux est riche ou pauvre , selon la valeur que leur attache la fantaisie ; mais avec de fidèles prières qui s'élèveront vers le ciel, et y entreront avant le lever du soleil ; avec les prières des âmes préservées de la corruption du monde , des vierges qui jeûnent, et dont le cœur n'est consacré à rien de terrestre.

ANGELO. Allons, revenez me voir demain.

LUGio , à part^ à Isabelle, Retirez- vous, tout va bien : sortez.

ISABELLE. Que Ic cicl veille sur la sûreté de Votre Honneur M

ANGELO, à part, Ainsi soit-il ; car je prends le chemin de la tentation dont les prières préservent.

ISABELLE. A quelle heure viendrai-je demain retrou- ver Votre Seigneurie ?

ANGELO. Quand vous voudrez, avant midi.

ISABELLE. ^Le ciel préserve Votre Honneur!

(Elle sort avec Lucio.)

ANGELO. De toi, et même de ta vertu I Que veut dire ceci? Que veut dire ceci? Est-ce sa faute ou la mienne? De la tentatrice ou de celui qui est tenté, lequel pèche le plus? Ah 1 ce n'est pas elle ; et ce n'est pas elle qui me tente ; c'est moi qui, exposé au soleil près de la violette,

1 Isabelle emploie le mot honour pour dire Votre Seigneurie, et le juge ramène ce mot à son premier sens.

T. IV. 3

34 MESURE POUR MESURE.

fais comme la charogne plutôt que comme la fleui*, et me corromps sous la vertueuse influence de la saison. Se peut-il que la modestie soit plus dangereuse à nos sens que la femme légère? Tandis que nous n'avons que trop de terrain perdu , irons-nous raser le sanctuaire pour y établir nos vices? Oh 1 fi I fi donc! Que fais-tu, ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu la convoiter criminelle- ment pour ces mêmes avantages qui la rendent ver- tueuse ? Ah ! que son frère vive ! Les volem*s sont auto- risés au brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes volent. Quoi I est-ce que je Taime parce que je désire l'entendre parler encore, et me repaître de la vue de ses yeux? A quoi rêvais-je donc? 0 ennemi rusé gui, pour attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints I La plus dangereuse des tentations est celle qui nous pousse au crime par les attraits de la vertu : jamais la prostituée avec ses deux forces réunies, Tart et la nature, n'a pu émouvoir une fois mes sens ; mais cette fille ver- tueuse me subjugue tout entier. Jusqu'à ce moment, quand je voyais les autres aimer, je souriais, et m'éton- nais de leur loUe.

(Il sort.)

SCÈNE III

Une prison. LE DUC en habit de religieux, LE PREVOT.

LE Diic. Salut, prévôt; car je crois que c'est ce que vous êtes.

LE PRÉVÔT. Oui, je suis le prévôt : que désirez-vous, bon religieux?

LE DUC. Contraint par ma charité, et par mon saint ordre, je viens visiter les âmes afîligées renfermées dans cette prison : accordez-moi le droit ordinaire de me les laisser voir, et de m'informer de la nature de leurs crimes, afin que je puisse leur administrer en consé- quence mes secours spirituels.

LE PRÉVÔT.— Je ferais davantage s'il en était besoin,

(Entre Juliette.)

ACTE II, SCÈNE III. 35

Tenez, voîci une de mes dames, une jeune fille, qui, tombant dans les feux de sa jeunesse, a brûlé sa léputa- tion : elle est enceinte, et le père de son enfant est con- damné à mort; un jeune homme plus propre à com- mettre un second délit semblable qu'à mourir pour le premier.

LE DUC— Quand doit-il mourir?

LE PRÉVÔT.— A ce que je crois, demain. (A Juliette,) J'ai pourvu à vos besoins : attendez un moment, et Ton vous conduira.

LE DUC, à Juliette, Vous repentez- vous, belle enfant, du péché que vous portez ?

JULIETTE. Oui, et j'en porte la honte avec patience.

LE DUC Je vous enseignerai les moyens d'examiner votre conscience, et d éprouver si votre pénitence est solide, ou si elle n'est que superficielle.

JULIETTE. Je l'apprendrai bien volontiers.

LE DUC Aimez-vous Thomme qui vous a fait ce tort?

JULIETTE. Oui, autant que j'aime la femme qui lui a fait tort.

LE DUC Ainsi, il parait que c'est d'un consentement mutuel que votre crime a été commis?

JULIETTE. Oui, d'un consentement mutuel.

LE DUC Votre péché a donc été plus grand que le sien?

JULIETTE.— Je le confesse, etjem'enrepens, mon père.

LE DUC Cela est bien juste, ma fille ; mais prenez garde que vous ne vous repentiez que parce que le péché vous a causé cette honte : cette douleur n'est jamais que pour nous-mêmes, et non pour le ciel ; elle montre que si nous n'offensons pas le ciel, ce n'est point par amour, mais uniquement par crainte.

JULIETTE. Je me repens de ma faute, parce que c'est un péché, et j'en accepte la honte avec joie.

LE DUC Persévérez là-dedans. Votre complice, à ce que j'entends dire, doit mourir demain ; je vais le visiter et lui donner mes conseils. Que la grâce du ciel vous accompagne 1 Benedicite.

(Il sort en prianti

3S MESURE POUR MESURE.

JULIETTE.— Il doit mourir demain ! ô injuste loi, qui me laisse une vie dont toute la consolation est d'éprou- ver à chaque instant toutes les horreurs de la mort !

LE PRÉVÔT.— C'est bien dommage qu*il en soit !

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Appartement dans la maison d'Ângelo.)

Entre ANGELO.

ANGELO. Quand je veux méditer et prier, mes pensées et mes prières s'égarent d'objet en objet : le ciel a de moi de vaines paroles, tandis que mon imagination, sans écouter ma langue, est attachée sur Isabelle. Le ciel est sur mes lèvres, comme si je ne faisais qu'en retourner le nom dans ma bouche ; et dans mon cœur croît la fatale passion qui le remplit. L'État, dont j'étudiais les affaires, est comme un bon livre qui, à force d'être relu souvent, n'inspire plus que l'aversion et l'ennui ; oui, je me sens capable (que personne ne m'entende !) de changer ce grave ministère dont je suis fier pour une plume légère, vain jouet de Tair. 0 dignité 1 ô pompe extérieure! qu'il t'arrive souvent d'extorquer le respect des sots par tes vêtements et ton enveloppe, et d'enchaîner les âmes plus sages à tes fausses apparences;— chair, tu n'es que chair ! Inscrivez, bon ange^ sur la corne du diable, ce ne sera plus le cimier du diable.

(Entre un valet.)

ANGELO.— bien ! qui est là?

LE VALET. Une certaine Isabelle, une sœur, qui demande à vous parler.

ANGELO.— Montre-lui le chemin. (Le valet sort.— (Seul.) 0 ciel! pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers mon cœur, le rendant inutile à lui-même, et privant tous mes autres organes du ressort qui leur est néces- saire? Ainsi la foule insensée se presse autour d'un homme qui s'évanouit; ils viennent tous pour le secou-

ACTE II, SCkNE IV. M

rir, et interceptent ainsi Tair qui le ranimerait ; ainsi les sujets d'un monarque bien-aimé oublient leur rôle, et poussés par une respectueuse affection, se pressent en sa présence leur amour mal instruit va nécessaire- ment paraître une injure.

(Entre Isabelle.)

ANGELO. ^Eh bien! belle jeune fille?

ISABELLE. Je suis veuue savoir votre bon plaisir.

ANGELO.— J'aimerais bien mieux que vous pussiez le deviner , que de me demander de vous l'apprendre. Votre frère ne peut vivre.

ISABELLE.— En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre

Honneur! (Elle va pour se retirer.)

ANGELO. Et cependant il peut vivre encore un temps, et il se pourrait qu'il vécût aussi longtemps que vous, ou moi... Pourtant, il faut qu'il meure.

ISABELLE. Sur votrc arrêt?

ANGELO. Oui...

ISABELLE.— Quand? je vous en conjure, afin que, dans le répit qui lui est accordé, plus long ou plus court, il puisse être préparé à sauver son âme.

ANGELO.— Oh ! malheur à ces vices honteux ! il vau- drait autant pardonner à celui qui vole à la nature un homme déjà formé, qu'à l'insolente volupté de ceux qui jettent Timage du Créateur dans des moules prohibés par le ciel : il n'est pas plus coupable de trancher perfide- ment une vie légitimement formée, que de jeter du métal dans des vaisseaux défendus pour créer une vie illégitime.

ISABELLE. Telles sont les lois du ciel, mais non celles de la terre.

ANGELO. Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientôt vous embarrasser. Lequel aimeriez-vous mieux, ou que la plus juste des lois ôtàt en ce moment la vie à votre frère, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre corps à la douce impureté, comme celle qu'il a déshonorée?

ISABELLE. Seigneur, croyez-moi , j'aimerais mieux sacrifier mon corps que mon âme.

ANGELO.— Je no parle point de votre âme; les péchés

38 MESURE POUR MESURE.

que la nécessité nous force de commettre, ne servent qu'à faire nombre, sans nous charger davantage.

ISABELLE.— Gomment dites-vous?

ANGELO.— Non, je ne puis pas garantir cela; car je pourrais donner des raisons contre ce que je viens de dire. Répondez-moi à ceci : moi, qui suis la voix de la loi écrite, je prononce contre votre frère un arrêt de mort : n'y aurait-il point de la charité dans un péché qui sauverait la vie de ce frère?

ISABELLE. Ahl daignez le faire : j*en prends le péril sur mon âme ; ce ne serait point un péché, mais un acte de charité.

ANGELo.— Si vous vouUez le faire vous-même au péril de votre âme, le poids du péché et de la charité serait le même.

ISABELLE. Oh ! si demander la vie de mon frère est un péché, ciel, fais-m'en porter tout le poids! et si c'est en vous un péché que de céder à ma sollicitation, tous les matins je prierai le ciel que cette faute soit ajoutée aux miennes et que vous n'ayez à en répondre en rien.

ANGELO. Non. Ecoutez-moi : votre idée ne suit pas le sens de la mienne ; ou vous êtes ignorante, ou vous affec- tez de l'être par ruse, et ce n'est pas bien.

ISABELLE. Que je sois ignorante et pleine de défauts en tout, pourvu du moins que je sache que je ne vaux pas mieux.

ANGELO. Ainsi la sagesse cherche à briller davantage, en s'accusant elle-même : comme les masques noirs pro- clament la beauté qu'ils cachent, dix fois plus haut que ne pourrait le faire la beauté à découvert. —Mais écoutez- moi bien; pour être bien compris, je vais parler plus nettement : votre frère doit mourir.

ISABELLE. Oui.

ANGELO. Et son délit est tel qu'il doit subir la peine imposée par la loi.

ISABELLE.— Cela est vrai.

ANGELO. Supposez qu'il n'y ait point d'autre moyen de sauver sa vie (bien que je ne consente pas à ce moyen, ni à aucun autre ; c'est uniquement par forme de con-

ACTE II, SCÈNE IV. 39

versatîon), si ce n'est celui-ci, que vous, sa sœur, inspi- rant des désirs à quelque homme, dont le crédit auprès du juge, ou sa propre dignité, pourrait délivrer votre frère des entraves de la toute-puissante loi, supposez, dis-je, qu'il n'y eût point d'autre moyen humain de le sauver, mais qu'il fallût, ou livrer les trésors de votre corps à cet homme que nous supposons, ou laisser souf- frir le coupable, que feriez-vous?

ISABELLE. Je ferais pour mon pauvre frère tout ce que je ferais pour moi-même : je veux dire, que si j'étais condamnée à la mort, je porterais les marques doulou- reuses du fouet, comme des rubis, et je me déshabille- rais pour aller à la mort, comme vers un lit que j'aurais désiré à en devenir malade, plutôt que de céder mon corps au déshonneur.

ANGELO. En ce cas, votre frère mourrait ?

ISABELLE.— Et ce Serait le parti le plus doux; il vau- drait mieux qu'un frère mourût une fois, que si une sœur, pour racheter sa vie, mourait éternellement.

ANGELO. Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que la sentence contre laquelle vous vous êtes tant récriée?

ISABELLE. L'ignominie pour rançon et un libre par- don ne sont pas de la même famille : une miséricorde légitime ne ressemble en rien à un rachat honteux.

ANGELO. Vous paraissiez tout à l'heure voir dans la loi un tyran, et vous cherchiez à prouver que la faute de votre frère était plutôt une folie qu'un vice.

ISABELLE. Ahl pardonnez-moi, seigneur; il advient souvent que, pour obtenir ce que nous souhaitons, nous ne disons pas tout ce que nous pensons; j'excuse'*un peu le vice que j'abhorre en faveur de l'homme que j'aime tendrement.

ANGELO. Nous sommcs tous fragiles.

ISABELLE. Que mou frère meure s'il n'est point feuda- taire d'une servitude commune, mais seul héritier et possesseur de la faiblesse.

ANGELO. Et les femmes sont fragiles aussi.

ISABELLE. Oui, commc la glace elles se mirent, et qui se brise aussi facilement qu'elle réfléchit leur visage.

40 MESURE POUR MESURE.

Les femmes ! que le ciel leur vienne en aide ! Les holnmes dérogent de leur origine en profitant de leur faiblesse. Oui, appelez-nous dix fois fragiles : car nous sommes aussi tendres que Test notre constitution, et susceptibles de fausses impressions.

ANGELo. Je le pense comme vous; et, d'après ce témoi- gnage rendu à votre propre sexe, permettez que je m explique avec plus de hardiesse; puisque je suppose que nous ne sommes pas faits pour avoir ime force à répreuve de toutes les fautes. Je vous prends par vos propres paroles : soyez ce que vous êtes, c'est-à-dire une femme. Si vous êtes plus, vous n'êtes plus une femme ; si vous en êtes une (comme Tannoncent visiblement toutes les garanties extérieures ) , montrez - le en ce moment, en revêtant ce costume qui vous est destiné.

ISABELLE. Je ne sais qu'un langage : mon bon sei- gneur, je vous en supplie, parlez-moi comme vous fai- siez d'abord.

ANGELO. Comprenez-moi nettement... je vous aime.

ISABELLE. Mon frèro aimait Juliette, et vous me dites qu'il faut qu'il meure pour cela.

ANGELO. 11 ne mourra point, Isabelle, si vous m'ac- cordez votre amour.

ISABELLE. Je sais que votre vertu a le privilège de feindre une apparence de vice pour surprendre les autres.

ANGELO. Croyez-moi, sur mon honneur : mes paroles expriment ma pensée.

ISABELLE.— Ah ! c'est bien peu d'honneur pour qu'on y croie beaucoup. Pernicieuse pensée! Hypocrisie, hypo- crisie!— ^Je te dénoncerai tout haut, Angelo; prends-y bien garde : signe-moi tout à l'heure le pardon de mon frère, ou je vais, à gorge déployée, publier devant l'uni- vers quel homme tu es.

ANGELO. Qui te croira, Isabelle ? Mon nom sans tache, l'austérité de ma vie, mon témoignage contre toi, et mon rang dans l'État, auront tant de prépondérance sur ton accusation, que tu seras étouffée sous ton propre rapport, et taxée de calomnie. J'ai commencé, et main-

ACTE II, SCÈNE IV. 41

tenant je lâche la bride à ma passion : donne ton con- sentement à mes violents désirs ; écarte tout scrupule, et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu'elles convoitent. Rachète ton frère» en livrant ton corps à mon bon plaisir; autrement, non-seulement il mourra de mort, mais ta cruauté prolongera sa mort par de longs tourments. Donne-moi ta réponse demain, ou, j*en jure par la passion qui me domine à présent, je me montrerai un tyran à son égard. Quant à tes menaces, dis ce que tu voudras; mes mensonges auront plus de crédit que tes vérités.

(Il sort.)

ISABELLE seule. A qui irai-je porter mes plaintes? Si je redisais ceci, qui me croirait? 0 bouches funestes, qui portent une seule et même langue pour condamner et pour absoudre ; forçant la loi à se plier à leur volonté, attachant le juste et l'injuste à leur passion, ,pour la suivre elle va. Je vais aller trouver mon frère ; quoiqu'il ait succombé par l'ardeur du sang, cependant il possède une âme si pleine d'honneur que, quand il aurait vingt têtes à placer sur vingt billots sanglants, il les donnerait toutes, plutôt que de permettre que sa sœur livrât son corps à une si détestable profanation. Allons, Isabelle, vis chaste ; et toi, mon frère, meurs. Notre chasteté est plus précieuse qu'un frère. Je vais pourtant l'instruire de la proposition d'Angelo, et le pré- parer à la mort pour le bien de son âme.

(Elle sort.)

PIN DU SECOND ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE 1

La prison. LE DUC, CLAUDIO, LE PREVOT.

LE DUC. Ainsi , vous espérez donc obtenir votre grâce du seigneur Angelo?

CLAUDIO. Les malheureux n'ont d^ autre remède que Tespérance : j'ai Tespérance de vivre, et je suis prêt à mourir.

LE DUC. Soyez déterminé à la mort, et soit la vie, soit la mort, vous en paraîtront plus douces. Raisonnez ainsi avec la vie : si je te perds, je perds une chose qui n'est estimée que des insensés. Tu n'es qu'un soulfle, soumis à toutes les influences de l'atmosphère, affligeant à toute heure le corps que tu habites ; tu n'es que le jouet de la mort ; tu travailles à l'éviter par la fuite et tu cours te précipiter dans ses bras. Homme ! tu n'as rien de noble ; car tous les avantages que tu possèdes sont nourris de tout ce qu'il y a de plus bas ^ : tu n'as en toi nul cou- rage ; car tu crains jusqu'au faible dard fourchu ' d'un pauvre ver : ton meilleur repos c'est le sommeil; aussi tu le recherches souvent, et pourtant tu crains sottement la mort, qui n'est rien de plus^ ! Tu n'es jamais toi-

* Toutes les délicatesses de la table remontent au fumier.

* Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la langue du serpent.

* Hahes somnum imaginem mortiSy eamque quotidiè induis, et duhitas an sensus in morte nullus êit cùm in ejus simulacro videas esse nuh' lum sensum. (Cicéron.)

ACTE III, SCÈNE I. 43

même : tu n'existes que pardes milliers de graines sorties de la poussière : tu n'es pas heureux ; car ce que tu n'as pas, tu cherches sans cesse à l'obtenir; et ce que tu pos- sèdes tu Toûblies : tu n'es jamais fixé , car ta nature suit les étranges caprices de la lune. Si tu es riche, tu es pauvre : semblable à l'âne dont Téchine courbe sous les lingots, tu ne portes tes pesantes richesses que pendant une journée de marche, et la mort vient te décharger. Tu n'as point d'ami; le fruit de tes propres entrailles, qui te nomme son père, la substance émanée de tes reins, maudit la goutte, les dartres et le catarrhe qui ne t'a- chèvent pas assez vite à son gré : tu n'as ni jeunesse ni vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil de raprès-dînée,dont les rêves participent de l'un et de l'autre. Ton heureuse jeunesse s'assimile à la vieillesse, et demande l'aumône aux vieillards paralytiques ; lors- que tu es vieux et riche, tu n'as plus ni chaleur, ni affections, ni membres, ni beauté, pour jouir agréable- ment de tes trésors. Qu'y a-t-il encore dans ce qu'on appelle la vie? Il y a encore dans cette vie mille morts cachées : et nous craignons la mort qui met un terme à toutes ces chances !

CLAUDIO. Je vous remercie humblement. Je vois que demander à vivre c'est chercher à mourir, et qu'en cher- chant la mort on trouve la vie : qu'elle vienne donc I

(Entre Isabelle.)

ISABELLE. Y a-t-il quelqu'un? La paix soit dans ces lieux, et la grâce céleste, et une bonne compagnie !

LE PRÉVÔT.— Qui est là? Entrez : ce souhait seul mérite un bon accueil.

LE DUC Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous voir.

CLAUDIO. Je vous remercie, saint religieux.

ISABELLE , au prévôt, J'ai un mot ou deux à dire à Claudio : voilà ce que j'ai à faire.

LE PRÉVÔT. Et vous êtcs la bienvenue. (A Claudio, ) Tenez, seigneur, voilà votre sœur.

LE DUC. Prévôt, un mot, s'il vous plaît.

LE PRÉVÔT. Autant qu'il vous plaira.

44 MESURE POUR MESURE.

LE DUC. Amenez-les pour causer dans un endroit je puisse être caché et les entendre.

(Le duc sort avec le prévôt, et assiste, invisible, à la suite de cette scène.)

CLAUDIO. -Eh bien! ma sœur, quelle consolation m'apportes-tu?

ISABELLE. Gomme sont toutes les consolations, fort bonne en vérité. Le seigneur Angelo, ayant des affaires dans le ciel, te choisit pour les y porter comme son ambas- sadeur, et pour y être son résident éternel. Ainsi, hâte- toi de faire tous tes préparatifs ; tu pars demain.

CLAUDIO. N'y a-t-il donc point de remède?

ISABELLE. Point d'autre que celui de fendre un cœur en deux pour sauver une tête.

CLAUDIO. Mais, y a-t-il quelque remède?

ISABELLE. Oui, mou frère, tu peux vivre ; il est dans le cœur de ton juge une miséricorde infernale : si tu veux Vimplorer, elle sauvera ta vie ; mais elle t'enchaî- nera jusqu'à la mort,

CLAUDIO. Une prison perpétuelle?

ISABELLE. Oui, précisément, une prison perpétuelle : tu resterais attaché à un point fixe, quand tu aurais tout l'espace de l'univers à ta disposition.

CLAUDIO. —Mais de quelle nature?...

ISABELLE. D'une nature, si tu y consentais jamais, à dépouiller de son écorce l'arbre de ton honneur, et à te laisser nu.

CLAUDIO. Fais-moi connaître ce moyen.

ISABELLE. Oh ! je te crains, Claudio, je tremble que tu ne veuilles conserver une vie maladive , et que tu n'attaches plus de prix à six ou sept hivers de plus, qu'à un honneur éternel. Oses-tu mourir? Le sentiment delà mort est surtout dans la crainte, et le malheureux insecte que nous foulons aux pieds éprouve des angoisses cor- porelles aussi cruelles qu'un géant en ressent pour mourir.

CLAUDIO. Peux-tu me faire cet outrage? Me crois- tu si faible que je sois incapable d'une résolution coura- geuse? S'il faut que je meure, j'irai au-devant de la

ACTE IIJ, SCÈNE 1. 4o

mort, comme au-devant d'une fiancée, et je la serrerai dans mes bras.

ISABELLE. C'est mou frère qui vient de parler ; cette voix est sortie du tombeau de mon père. Oui , tu dois mourir : tu es trop généreux pour conserver une vie au prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un air de sainteté, dont la grave parole et le visage composé atter- rent la jeunesse, et font trembler la folie, comme le faucon la perdrix ; eh bien ! c'est un démon ; si l'on reti- rait toute la fange qui le i:emplit, il nous paraîtrait un abîme aussi profond que Tenfer.

CLAUDIO. Le seigneur Angelo?

ISABELLE. Oh I il porte la trompeuse livrée de Tenfer, qui se plaît à revêtir un corps de réprouvé d'ornements majestueux. Croiras-tu, Claudio, que si je lui livrais ma virginité, tu pourrais être sauvé?

CLAUDIO. 0 ciell cela n'est pas possible.

ISABELLE. Oui, au prix de ce crime détestable, il te donnerait la liberté de l'offenser encore. Cette nuit même est le moment je devrais faire ce que j'ai horreur de nommer ; autrement tu meurs demain.

CLAUDIO. Tu ne le feras pas.

ISABELLE.— Oh I si ce n'était que ma vie, je la jetterais, pour te sauver, avec autant d'indifférence qu'une épingle.

CLAUDIO. Merci, chère Isabelle.

ISABELLE. Tiens-toi prêt, Claudio, à mourir demain.

CLAUDIO. Oui. Mais quoi ! a-t-il donc en lui des passions qui puissent lui faire ainsi mordre la loi au nez?... Quand il voudrait la violer?... sûrement ce n'est pas un péché, ou, des sept péchés capitaux, celui-là est le moindre.

ISABELLE. Quel cst Ic moludrc ?

CLAUDIO. Si c'était un péché damnable, lui qui est si sage voudrait-il, pour le plaisir d'un moment, s'exposer à une peine éternelle? 0 Isabelle !

ISABELLE. Que dit mon frère?

CLAUDIO. Que la mort est une chose terrible.

ISABELLE. Etuneviesanshonneur,unechosehaïssable.

CLAUDIO. Oui : mais mourir, et aller on ne sait où;

46 MESURE POUR MESURE.

être gisant dans une froide tombe, et y pourrir; perdre cette chaleur vitale et douée de sentiment, pour devenir ime argile pétrie ; tandis que Tâme accoutumée ici-bas à la jouissance se baignera dans les flots brûlants, ou ha- bitera dans les régions d'une glace épaisse, empri- sonnée dans les vents invisibles, pour être emportée violemment et sans relâche par les ouragans autour de ce globe suspendu dans Tespace, ou pour subir un sort plus affreux que le plus affreux de ceux que la pensée errante et incertaine imagine avec un cri d'épouvante; oh! cela est trop horrible. La vie de ce monde la plus pénible et la plus odieuse que la vieillesse, ou la misère, ou la douleur, ou la prison puissent imposer à la nature, est encore un paradis auprès de tout ce que nous appré- hendons de la mort.

ISABELLE, -r- Hélas I hélas I

CLAUDIO. Chère sœur, qae je vive ! Le péché que tu commets pour sauver la vie d'un frère est tellement excusé par la nature qu'il devient vertu.

ISABELLE. 0 brute sauvage I ô lâche sans foi ! ô mal- heureux sans honneur! veux-tu donc vivre par mon crime? N'est-ce pas une espèce d'inceste que de recevoir la vie du déshonneur de ta propre sœur? Que dois-je penser? Que le ciel m'en préserve! Je croirais que ma mère s'est jouée de mon père ; car un rejeton si sau- vage et si dégénéré n'est jamais sorti de son sang. Reçois mon refus : meurs, péris ! Il ne faudrait que me baisser pour te racheter de ta destinée, que je te la laisserais subir : je ferais mille prières pour demander ta mort, et je ne dirais pas un mot pour te sauver.

CLAUDIO. Ah! écoute-moi, Isabelle,

(Le duc rentre.)

ISABELLE. Oh I fi ! fi I fi donc ! oh ! c'est une honte !

Ta faute n'est pas accidentelle, c'est une habitude : la

pitié qui serait émue pour toi se prostituerait : il vaut

mieux que tu meures au plus tôt! CLAUDIO. Ah! daigne m'écouter, Isabelle. ' LE DUC. Accordez-moi un mot, jeune sœur, un seul

mot.

ACTE III, SCÈNE I. 4T

ISABELLE, Que me voulez-vous?

LE DUC. Si vous pouviez . disposer 'de quelques moments de loisir, je désirerais avoir tout à l'heure avec vous un instant d'entretien, et la complaisance que je vous demande vous sera aussi utile.

ISABELLE. Je n'ai pas de loisir superflu : le temps que je passerai ici sera volé à mes autres affaires ; mais je veux bien vous écouter un moment.

LE DUC, à part^ à Claudio, Mon fils, j'ai entendu tout ce qui s'est passé entre vous et votre sœur. Jamais Angelo n'a eu le projet de la séduire ; il n'a voulu que faire l'épreuve de sa vertu, pour exercer son jugement sur la nature des caractères; elle, qui a dans son âme le véri- table honneur, lui a fait ce noble refus qu'il a été fort aise de recevoir. Je suis le confesseur d' Angelo, et je suis instnût de la vérité de ce que je vous dis : ainsi préparez- vous à la mort : ne vous reposez point avec satisfaction sur de vaines espérances qui vous trompent : il vous faut mourir demain; à genoux donc et préparez- vous.

CLAUDIO. Laissez-moi demander pardon à ma sœur. Je suis si dégoûté de la vie , que je veux prier qu'on m'en débarrasse.

LE DUC Restez-en là. Adieu.

(Claudio sort.) (Le prévôt rentre.)

LE DUC. Prévôt, un mot.

LE PRÉVÔT. Que demandez-vous, mon père?

LE DUC. Que maintenant que vous voilà, vous vous en alliez : laissez-moi un instant avec cette jeune fille : mes intentions, d'accord avec mon habit, vous sont garants qu'elle ne court aucun risque dans ma com- pagnie.

LE PRÉVÔT. A la bonne heure.

(Le prévôt sort."

LE DUC. La main qui vous a fait belle vous a aussi fait vertueuse : la beauté qui fait bon marché de sa vertu, se flétrit bientôt en cessant d'être honnête : mais la pu- deur, qui est l'âme de votre personne, conservera à jamais votre beauté. Le hasard a amené à ma connaia-

48 MESURE POUR MESURE.

sance Tattaque qu'Angelo vous a faite; et sans les exemples que nous avons de la fragilité de Thomme, je m'étonnerais beaucoup d'Angelo. Comment vousy pren- driez-vous pour satisfaire ce ministre et pour sauver votre frère?

ISABELLE. Je vais, dans ce moment même, résoudre ces doutes : j'aimerais mieux que mon frère subît la mort à laquelle le condamne la loi, que d*être mère d'un fils illégitime. Mais hélas ! combien le bon duc est trompé par Angelo 1 Si jamais il revient et que je puisse lui parler, ou je perdrai mes paroles ou je démasquerai son mi- nistre.

LE DUC. Cela ne sera pas mal fait : cependant, au point en sont encore les choses, il éludera votre accu- sation. Il n'a fait que vous éprouver : ainsi, prêtez bien l'oreille à mes avis : l'envie que j'ai de faire le bien m'offre un remède. Je me persuade à moi-même que vous pouvez, sans blesser l'honnêteté, rendre un service important à une dame malheureuse qui en est digne, conserver sans tache votre aimable personne , et plaire infiniment au duc absent, si jamais il revient et qu'il soit instruit de cette affaire .

ISABELLE. Découvrez-moi votre pensée; je me sens le courage de faire tout ce qui ne me -paraîtra pas mal dans la sincérité de mon âme.

LE DUC. La vertu est pleine d'intrépidité, et la pureté ne connaît pas la crainte. N'avez-vous pas ouï parler de Marianne, la sœur de Frédéric, ce guerrier fameux qui a fait naufrage?

ISABELLE. J'ai entendu nommer cette dame, et Ton parle bien d'elle.

LE DUC. Eh bien! cet Angelo devait l'épouser; il lui avait été fiancé avec serment. Dans Tintervalledu contrat à la célébration du mariage, son frère Frédéric a fait naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a péri portait la dot de sa sœur. Mais remarquez quel malheur cet accident a produit pour cette pauvre dame ; elle perd du même coup un brave et illustre frère, qui avait toujours eu pour elle la plus grande tendresse, et avec lui le nerf

ACTE m, SCÈNE I. 49

de sa fortune, sa dot de mariage ; et par suite de ces pertes, le mari qui lui était fiancé, cet hypocrite d'An- gelo.

ISABELLE. Est-il possiblo ? Quoi! Angelo Ta ainsi délaissée?

LE DUC. Il Ta laissée dans les larmes ; il n'en a pas essuyé une seule par ses consolations ; il a avalé ses serments d'un seul^coup, prétendant avoir fait sur elle des découvertes contre son honneur; en un mot, il Ta abandonnée à ses gémissements, qu'elle pousse encore actuellement pour l'amour de lui ; et lui, de marbre pour ses pleurs, il en est arrosé, mais non pas amolli.

ISABELLE. Quel mérite aurait donc la mort d'enlever cette pauvre fille du monde ! Quelle corruption dans la vie, de laisser vivre ce perfide! Mais, quel avantage peut-elle tirer de tout ceci?

LE DUC. G^estune rupture qu'il vous est aisé de renouer ; et en la guérissant vous sauvez non-seulement votre frère, mais vous vous gardez du déshonneur.

ISABELLE. Montrez-moi comment, mon bon pèriB.

LE DUC. Cette jeune fille que je viens de vous nom- mer conserve toujours dans son cœur sa première incli- nation, et rinjuste éternel procédé d' Angelo, qui selon toute raison aurait éteindre son amour, n'a fait, comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus violent et plus impétueux. Retournez vers Angelo ; ré- pondez à sa proposition avec une obéissance qui le satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses de- mandes à ce sujet, et ne réservez pour vous que ces conditions : d'abord que vous ne resterez pas longtemps avec lui; ensuite qu'il choisisse l'heure de la nuit et du plus profond silence, et un lieu convenable : ceci con- venu, voici le reste : nous conseillons à cette fille outra- gée de se servir de votre rendez-vous et d'aller le trouver à votre place. Si le secret de leur entrevue vient à se dé- voiler dans, la suite , cette découverte pourra le déter- miner à la récompenser; et par , votre frère est sauvé, votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre

T. IV. 4

80 MESURE POUR MESURE.

dupe. Je me charge d'instruire la jeune fille, et de la pré- parer à son entreprise. Si vous avez soin de conduire ceci, le double avantage qui en résultera absoudra cette ruse de tout reproche. Qu'en pensez-vous?

ISABELLE. L*idée m'en satisfait déjà, et j'ai confiance qu'elle pourra conduire à une heuïeuse issue.

LE DUC. Le succès dépend beaucoup de votre adresse : hâtez- vous d'aller trouver Angelo ; s'il vous demande de partager son lit cette nuit, promettez-lui de le satisfaire. Je vais à l'instant à Saint-Luc : c'est que dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne ; venez m'y trouver, et terminez promptementavec Angelo, afin de ne pas tarder à me rejoindre.

ISABELLE. Je vous Touds grâcc de ces consolations. Adieu, bon père.

(Ils sortent de diflférents côtés.)

SCÈNE II .

Une rue devant la prison.

Entrent LE DUC, toujours en habit de religieux, LE COUDE, LE BOUFFON, et des officiers de justice.

LE COUDE. Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il faille absolument que vous vendiez et achetiez les hommes et les femmes comme des bestiaux, il faudra donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et blanc ^

LE DUC G ciel! Quelle est cette espèce?

LE pouFFON. Il n'y a jamais eu de joie dans le monde, depuis que, de deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné; et le pire des deux a reçu, par ordre de la loi, une robe fourrée pour le tenir chaud, et fourrée de peaux de renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant plus riche que l'innocence, sert pour les parements.

LE COUDE. Allez votre chemin, monsieur. Dieu vous garde, bon Père-Frère.

^ Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire qu'on n'aura plus qu'une famille de bâtards.

ACTE ill, SCENE II. gl

LE DUC— Et VOUS aussi, bon Frère-Père. Quelle offense cet homme vous a-t-il faite ? .

LE COUDE.— Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et voyez-vous, monsieur, nous le croyons aussi un voleur, monsieur ; car nous avons trouvé sur lui, monsieur, un étrange rossignol, que nous avons envoyé au ministre.

LE DUC, au bouffon. Fi, misérable entremetteur, méchant entremetteur ! Le mal que tu fais faire est donc ta ressource pourvivre. Réfléchis seulementàceque c'est que de remplir son estomac, ou de couvrir son dos par le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même : c'est du fruit de leurs abominables et brutales accointances, que je bois, que je mange, que je m'habille, et que je subsiste. Peux-tu donc croire que ta vie est une vie dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender, va famender.

LE BOUFFON. Il cst Vrai que cette vie sent mauvais, à quelques égards, monsieur; mais pourtant, monsieur, j e vous prouverai. . .

LE DUC Ah! si le diable t'a donné des preuves pour, commettre le péché, tu prouveras que tu es à lui. Offi- cier, conduisez-le en prison. La correction et Tinstruc- tion auront toutes deux à faire, avant que cette brute en profite.

LE COUDE. Il faut qu'il comparaisse devant le ministre. Monsieur, le ministre lui a déjà donné une leçon : le ministre ne peut supporter un suppôt de débauche. S'il faut qu'il soit un marchand de prostitution , et qu'il paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un mille de lui à ses affaires.

LE DUC ^Plût au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns voudraient paraître, aussi exempts de nos vices, que certains vices sont dépouillés d'apparences trompeuse^ !

(Entre Lucio.)

LE COUDE, au duc— Son cousera comme votre ceinture, avec une corde, monsieur. LE BOUFFON. Jc chcrclie de l'appui : je demande à

S2 xMESURE POUR MESURE.

grands cris une caution : voici un honnête homme, et im ami à moi.

Lucio. bien, noble Pompée? QuoU aux talons de César? Es-tu mené en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc plus de statues de Pygmalion, nouvellement devenues femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre la main dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu? Ha! Que dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette méthode? ! ta réponse n'a-t-elle pas été noyée dans la dernière pluie? bien! que dis- tu, pauvre diable? Le monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est la mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou comment, enfin? Quel est le genre?

LE DUC Toujours, toujours le même, et pis encore.

Lucio. ^Comment se porte ma chère mignonne, ta maîtresse? Fait-elle toujours le commerce .. hem?

LE BOUFFON. D'honucur, monsieur, elle a mangé tout son bœuf, et elle est elle-même dans l'étuve. .

LUCIO. ! c'est fort bien : cela est bien juste : cela doit être. Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille saupoudrée!... C'est une suite inévitable : cela doit être. Vas-tu en prison. Pompée?

LE BOUFFON.— Oui, ma foi, monsieur.

LUCIO. ^Hé bien ! cela n'est pas mal à propos. Pompée. Adieu. Va, dis que je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes," Pompée? ou pourquoi ?

LE COUDE. Pour être un être, un entremetteur, mon- sieur, pour être un entremetteur.

Lucio. Allons, emprisonnez-le : si la prison est le par- tage d'un entremetteur, c'est son droit assurément, eh bien ! cela est juste. Oui, il n'y a pas à en douter, c'est un entremetteur, et de vieille date encore ; il est entre- metteur. Adieu, bon Pompée : recommande-moi à la prison. Pompée. Tu vas devenir un bon mari. Pompée r tu garderas la maison.

LE BOUFFON.— J'espère, monsieur, que votre bonne seigneurie sera ma caution.

LUCIO. Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée : ce n'est |)as la mode. Je prierai. Pompée, qu'on resserre tes

ACTK III, SCENE II. îiS

on t raves : si 'tu ne le prends pas en patience, bien! tant pis pour toi. Adieu, ])rave Pompée. Dieu vous garde, religieux !

LE DUC. Et vous aussi.

Lucio. Brigitte se peint-elle toujours, Pompée ? Hem !

LE COUDE, au bouffon. Allez votre chemin, monsieur; allons.

LE BOUFFON, à Lwcîo.— ^lors vous ne voulez pas être ma caution, monsieur?

LUCIO. Ni maintenant, ni alors. Pompée. (.41* duc.) Quelles nouvelles dans le monde, bon frère? Quelles nouvelles?

LE COUDE, au bouffon. Allons , marchez ; avançons, monsieur.

LUCIO. —Va au chenil, Pompée, va. {Le Coude, le bouf- fon et les officiers sortent.) Quelles nouvelles du duc, frère?

LE DUC. Je n'en sais point : pouvez-vous m'en apprendre?

.LUCIO. Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur de Russie ; d'autres qull est à Rome ; mais devinez-vous il est?

LE DUC. Je n'en sais absolument rien. Mais qu'il soit, je lui souhaite du bien.

LUCIO. C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui, de s'évader ainsi de ses États, et d'usurper aux men- diants un métier pour lequel il n'était pas né. Le sei- gneur Angelo fait bien le duc en son absence; il va même un peu loin.

LE DUC. ^11 fait très-bien.

LUCIO.— Un peu plus d'indulgence pour le libertinage ne lui ferait aucun tort à lui : il est un peu trop sévère sur cet article, frère.

LE DUC— C'est un vice trop répandu ; et il n'y a que la sévérité qui puisse le guérir. *

LUCIO. Oui, en vérité ; ce vice est d'une nombreuse famille; il est fort bien allié, mais il est impossible de l'extirper complètement, frère, à moins qu'on ne défende de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a pas été fait par un homme et une femme, suivant les voies ordi-

54 MESURE POUR MESURE.

jiaires de la création, cela est-il vrai? Le croyez- vous?

LE DUC. Héî comment donc aurait-il été fait?

Lucio. Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai d'une syrène. D'autres qu'il a été engendré entre deux morues. Mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que quand il lâche de l'eau, son urine est de la vraie glace ; pour cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate impuissant cela est bien certaân.

LE DUC Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la parole facile.

Lucio. Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la vie à un homme pour la révolte de la chair? Est-ce que le duc qui est absent aurait fait cela? Avant qu'il eût fait pendre un homme pour avoir engendré cent bâtards, il aurait payé les mois de nourrice de mille ; il se sentait un peu de ce penchant ; il connaissait le service, et cela lui enseignait l'indulgence.

LE DUC Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est absent, ait été très-coupable sur l'article des femmes ; ses inclinations n'allaient pas de ce côté-là.

LUCIO. Ohl monsieur, vous tous trompez.

LE DUC Gela n'est pas possible.

LUCIO. Qui ? Le duc? Demandez à votre vieille de cin- quante ans ; l'usage du duc était de mettre un ducat dans sa bruyante écuelle *. Le duc avait des caprices ; il aimait à s'enivrer aussi ; je puis vous apprendre cela.

LE DUC Vous lui faites injure, très-certainement.

LUCIO. Monsieur, j'étais son intime; le duc était un homme réservé, et je crois que je sais la cause de s^, retraite.

LE DUC Quelle peut en être la raison, je vous prie?

LUCIO. Non : excusez-moi.— C'est un secret qui doit rester enfermé entre les dents et les lèvres; mais je peux vous laisser comprendre ceci. Le plus grand nombre des sujets tenait le duc pour sage.

* Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle était vide.

ACTE III, SCÈNE II. 55

LE DUC. Sage?ehmaisl iln'y apasdedoutequ'ilnelefùt.

Lucio. C'est un homme très-superficiel, ignorant et étourdi.

LE DUC. C'est de votre part ou envie, ou folie, ou erreur; le cours même de sa vie, et les affaires qu'il a gouvernées , doivent nécessairement lui assurer une meilleure renommée. Qu'on le juge seulement sur ce que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux plus envieux un homme instruit, un homme d'État et un militaire ; ainsi vous parlez en homme mal informé ; ou, si vous êtes bien instruit, c'est donc votre méchan- ceté qui vous aveugle.

Lucio. Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.

LE DUC L'amitié parle avec plus de connaissance, et la connaissance avec plus d'amitié.

LUCIO. Allons, monsieur, je sais ce que je sais.

LE DUC— rj'ai bien de la peine à le croire, puisque vous ne savez pas ce que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons au ciel)^ faites- moi le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la vérité qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir ce que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant lui; et, je vous prie, votre nom?

LUCIO. Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du duc.

LE DUC Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis pour lui parler de vous. . LUCIO. ^Je ne vous crains pas.

LE DUC. Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra jamais, ou me croyez un adversaire trop peu dangereux ; mais, moi, je vous dis que je peux vous faire un peu de mal ; vous vous rétracterez sur tout ceci.

LUCIO. Je serai pendu auparavant; vous vous trom- pez sur mon compte, frère. Mais ne parlons plus de cela. Pouvez-vous me dire si Claudio doit mourir ou non?

LE DUC— Pourquoi mourrait-il, monsieur?

LUCIO. ^Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un entonnoir. Je voudrais que le duc dont nous parlons fût revenu. Ce ministre^ eunuque dépeuplera les provinces à

o6 MESURE POUR MESURE.

force de continence. Il ne faut pas que les moineaux bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce qu'ils sont débauchés. Le duc punirait du moins en secret des crimes secrets ; jamais il ne les produirait au grand jour. Que je voudrais qu'il fût de retour! En vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un jupon. Adieu, bon père ; je vous en prie, priez pour moi. Le duc, je vous le répète, mangerait du mouton les ven- dredis : il a passé Tâge maintenant, et cependant je vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante, quand elle sentirait le pain bis et Tail. Dites que c'est moi qui vous Tai dit. Adieu. (H sort.y

LE DUC. Il n'est puissance ni grandeur parmi les mortels qui puissent échapper à la censure : la calomnie, qui blesse par derrière, frappe la vertu la plus pure. Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel d*une langue médisante?— Mais qui vient ici?

(Entrent Escaliis, le prévôt, madame Overdone, et des offi- ciers de justice.)

ESGALUS. Allons, emmenez-la en prison.

MADAME OVERDONE. Mou chor scigncur, soyez bon pour moi; vous passez pour être un homme plein de miséricorde, mon bon seigneur!

EscALus. Double et triple avertissement, et toujours coupable du même délit I II y a de quoi forcer la miséri- corde à jurer, à agir en tyran.

LE PRÉVÔT. Une entremetteuse qui pratique depuis onze ans, sous le bon plaisir de votre honneur.

MADAME OVERDONE. Scigncur, c'cst la délation d'un certain Lucio contre moi : madame Catherine Keepdown était grosse de lui dans le temps du duc; il lui a promis le mariage ; son enfant aura un an et trois mois dès que viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai nourri moi-même, et voyez comme il a l'indignité de me nuire.

ESCALus. Cet homme est un franc libertin. Qu'on le fasse comparaître devant nous.— Conduisez-la en pri- son : allez , plus de paroles. ( Les officiers emmènent madame Overdone.) Prévôt, mon frère Angelo ne veut pas

ACTE III, SCÈNE II. 57

changer son arrêt ; il faut que Claudio meure demain ; ayez soin de lui procurer des théologiens, et tout ce que conseille la charité, pour le préparer à son sort. Si mon frère agissait d'après ma pitié, Claudio n'en serait pas là.

LE PRÉVÔT. Sauf votre bon plaisir ce religieux Ta visité, et lui a donné ses avis pour le préparer à la mort.

ESGALUS.— Bonsoir, bon père.

LE DUC. Que le bonheur et la vertu vous accompa- gnent toujours.

ESCALUS. D'où êtes-vous?

LE DUC— Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard en ait fait le lieu de ma résidence pour un certain temps. Je suis im frère d'un excellent ordre, tout récemment envoyé par le saint-siége, et chargé par sa Sainteté d'une affaire particulière.

ESCALUs. Quelles nouvelles dit-on dans le monde?

LE DUC Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande maladie sur la vertu, qu'elle ne finira que par sa disso- lution ; la nouveauté est ce que tout le monde recherche, et il y a autant de danger à vieillir dans une même façon de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les hommes pour rendre les sociétés sûres ; mais il y a assez de sécurité, pour faire maudire les associations. C'est sur cette énigme que roule à peu près toute la sagesse du monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et cependant ce sont encore les nouvelles de chaque jour. Je vous prie, monsieur, quel était le caractère du duc?

EscALUS. Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout autre soin à se connaître lui-même.

LE DUC A quels plaisirs était-il adonné?

ESCALUS. Il avait plus de plaisir de voir les autres en joie qu'il n'en trouvait lui-même à tout ce qui cher- chait à le réjouir. Un homme de toute tempérance! Mais laissons -le à ses aventures, en priant le ciel qu'elles soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait entendre que vous l'aviez visité.

LE DUC 11 déclare qu'il n'a point à se plaindre de son

S8 MESURE POUR MESURE.

juge, qu'il ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se sou- met avec une humble résignation à l'arrêt de la justice. Cependant il s'était forgé, par une inspiration de la fai- blesse, plusieurs espérances trompeuses de vivre ; je suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la vanité, et maintenant il est résigné à mourir.

ESCALUs. Vous vous êtcs acquitté de vos vœux envers le ciel , et envers le prisonnier de la dette de votre ministère. J'ai sollicité pour ce pauvre gentilhomme jusqu'à l'extrême limite de la discrétion ; mais j'ai trouvé mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui dire qu'il était en effet la justice elle-même *.

LE DUC. Si sa propre conduite répond à la rigueur de ses jugements, il n'y a rien à lui reprocher ; mais s'il lui arrive de succomber, il s'est condamné lui-même.

EscALus. Je vais visiter le prisonnier. Adieu.

LE DUC La paix soit avec vous I {Escalus sort avec le prévôt de la prison.) Celui qui veut tenir le glaive du ciel, doit être aussi saint que sévère ; se sentir lui-même un modèle ; posséder la force de résister et la vertu d'avan- cer, ne punissant plus cru moins les autres que d'après le poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive cruel tue pour des fautes l'entraîne son propre pen- chant ! SixfoishonteàAngeloquiveutdéraciner mes vices et laisser croître les siens I 0 quelles noirceurs l'homme peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un ange à l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime, abusant tout le monde, attire à lui, avec de fragiles fils d'araignée, des choses substantielles et de poids! Il faut que j'oppose la ruse au vice. Ce soir, Angelo recevra dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise; c'est ainsi qu'uii trompeur sera pris par son propre déguise- ment, ne recevra que tromperies pour prix des siennes, et sera forcé de remplir un ancien contrat*.

* Summum jtis, summa injuria.

Cette tirade est en vers rimes.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Appartement dans la ferme habite Marianne. MARIANNE assise, UN JEUNE GARÇON chantant.

CIIANSON.

Ecarte, oh! écarte ces lèvres

Ces lèvres si douces et si parjures ;

Et ces yeux brillants comme le point du jour,

Flambeaux qui égarent l'aurore.

Mais rends-moi mes baisers,

Rends-les-moi Ces sceaux d'amour, scellés en vain.

Scellés en vain.

MARIANNE. Interromps tes chants, et hâte-toi de te retirer. Voici venir un homme de consolation dont les avis ont souvent calmé les murmures de ma douleur. {L'enfant sort; le duc entre.) Je vous demande pardon, monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas trouvée si en train de musique. Excusez-moi, et croyez- m'en, ces chants adoucissaient mes chagrins; mais ils sont loin de m'inspirer de la joie.

LE DUC. C'est bien, quoique la musique ait souvent la puissance de faire du mal un bien, et d'exciter le bien , au mal. Je vous prie, dites -moi : quelqu'un est-il venu me demander aujourd'hui? A peu près à cette heure-ci, j'ai promis de me trouver ici.

MARIANNE. Pcrsonue n'est venu vous demander ; je suis restée ici tout le jour.

(Entre Isabelle.1

60 MESURE POUR MESURE.

LE DUC , à Marianne, Je vous crois sans hésiter. L'heure est venue; c'est justement à présent. Je vous demanderai de vous absenter uii peu. Il se pourrait bien que je voas rappelasse bientôt pour quelque chose qui vous sera avantageux.

MARIANNE. Jc VOUS suis toujours dévouéc.

(Elle sort.)

LE DUC. Nous nous rencontrons fort à propos, et vous êtes la bienvenue. Quelles nouvelles de ce digne ministre ?

ISABELLE. Il a un jardin entouré d'un mur de bri- ques, dont le côté du couchant est flanqué d'un vi- gnoble ; à ce vignoble est une porte en planches qu'ouvre cette grosse clef ; cette autre ouvre une petite porte, qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est que je lui ai promis d'aller le trouver au milieu de la nuit.

LE DUC Mais, en savez-vous assez pour trouver votre chemin?

ISABELLE.^ ^J'ai pris avec soin tous les renseignements nécessaires, et par deux fois il m'a montré le chemin avec un soin coupable, en me parlant à l'oreille et par des gestes significatifs.

LE DUC N'y a-t-il point d'autres gages-convenus entre vous qu'il faille observer?

ISABELLE.— Non, poiut d'autres : seulement un ren- dez-vous dans les ténèbres ; et je lui ai bien fait entendre que mon tête-à-téte avec lui ne pouvait être que bien court; car je lui ai déclaré que je serais accompagnée d'un domestique, qui m'attendrait, et qui était persuadé que je venais pour les affaires d^ mon frère.

LE DUC Tout est bien arrangé; je n'ai pas encore dit un mot de tout cela à Marianne. (// V appelle.) Êtes-vous là? Venez. (Rentre Marianne.) Je vous en prie, faites con- naissance avec cette jeune personne; elle vient pour ' vous faire du bien.

ISABELLE. Je le désire pour elle.

LE DUC, à Marianne. Êtes-vous persuadée que je m'in- téresse à vous?

MARIANNE.— Bon rcligicux, je le sais, et j'en ai reçu des preuves.

ACTE IV, SCÈNE 1. (îl

LE DUC. Prenez-donc votre compagne par la main; elle a une confidence à vous faire. J'attendrai votre loi- sir ; mais hâtez-vous : Thumide nuit s'approche.

MARIANNE, à /safeeWe,— Voulez-vous faire un tour de promenade à l'écart?

(Elles sortent toutes deux.)

LE DUC 5ewZ.— 0 dignité! 0 grandeur! Des millions d'yeux perfides sont attachés sur toi! Des volumes de rapports, composés de récits faux et contradictoires, courent le monde sur tes actions ! Mille esprits inquiets te prennent pour l'objet de leurs rêves insensés, et te tourmentent dans leur imagination! {Marianne et •Isabelle rentrent.) Soyez les bienvenues. bien, êtes- vous d'accord?

ISABELLE.— Elle se chargera de l'entreprise, mon père, si vous le lui conseillez.

LE DUC— Non-seulement je le lui conseille, mais je le lui demande.

ISABELLE, à Marianne. Vous n'avez que très-peu de choses à lui dire ; quand vous le quitterez, dites-lui sim- plement, à voix basse ': A présent^ souvenez-vous de mon frère.

MARIANNE. —Reposez-vous sur moi.

LE DUC— Et vous, ma chère fille, n'ayez aucun scru- pule; il est votre mari par im contrat; il n'y a aucun péché à vous réunir ainsi; et la justice de vos droits sur lui absout cette tromperie. Allons, partons : notre blé sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre à ensemencer.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Salle de la prison. Entrent LE PREVOT bt LE BOUFFON.

LE PRÉVÔT. Viens ici, coquin. Peux-tu trancher la tête d'un homme?

LE BOUFFON. Si Thomme est garçon, je le peux, monsieur ; mais si c'est un homme marié, il est le

MESURE POUll MESURE.

chef * de sa femme, et je ne pourrais jamais trancher le chef d'une femme.

LE PRÉVÔT. Allons, laissez vos équivoques, et faites-moi une réponse directe. Demain matin, Claudio et Bernardino doivent être exécutés. Nous avons ici, dans notre prison, l'exécuteur ordinaire, qui a besoin d'un aide dans son office. Si vous voulez prendre sur vous de le seconder, cela vous rachètera de vos fers ; sinon, vous ferez tout votre temps de prison et voiis n'en sortirez qu'après avoir été impitoyablement fouetté; car vous avez été un entremetteur affiché.

LE BOUFFON. Mousicur, j'ai été, de temps immé- morial, un entremetteur illégitime : mais, pourtant, je serai satisfait de devenir un bourreau légitime. Je serais bien aise de recevoir quelques instructions de mon col- lègue.

LE PRÉVÔT. Holà, Abhorsonl est Abhorson? Êtes-vous ?

(Entre Abhorson.)

ABHORSON. Appelez- VOUS, monsieur?

LE PRÉVÔT. Maraud, voici' un homme qui vous aidera dans votre exécution de demain : si vous le jugez à propos, arrangez-vous avec lui à l'année, et qu'il loge ici dans la prison; sinon, servez- vous de lui dans la circonstance présente, et renvoyez-le ; il ne peut pas faire le renchéri avec vous : il a été entremetteur.

ABHORSON. Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il discréditera nos mystères.

LE PRÉVÔT. Allez, vous vous valez bien; une plume ferait pencher la balance entre vous deux.

(Il sort.)

LE BOUFFON.— Je VOUS prie, monsieur, par votre bonne grâce (car sûrement vous avez bonne grâce, si ce n'est que vous avez une mine de pendaison) , est-ce que vous appelez, monsieur, votre occupation un mystère?

ABHORSON. Oui, mousieur, un mystère.

LE BOUFFON. La pointurc , monsieur, à ce que j'ai

ï Head, tête, chef.

ACTE IV, SCÈNE II. 63

OUÏ dire, est un mystère, et vos filles prostituées, mon- sieur, étant des parties de mon ministère, Tusage de la peinture prouve que mon occupation est un mystère ; mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c'est ce que, dussé-je être pendu, je ne peux m'imaginer.

ABHORSON. Monsieur, c'est \m mystère.

LE BOUFFON. La prouve?

ABHORSON. La dépouille de tout honnête homme convient au voleur : si elle parait trop petite au voleur, Thonnête homme la croit assez grande pour lui ; et, si elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant la croit assez petite pour lui : car la dépouille de tout honnête homme va au voleur.

(Le prévôt rentre.)

LE PRÉVÔT. Êtes-vous arrangés?

LE BOUFFON. Mousicur, je veux bien le servir ; car je trouve que votre bourreau fait un métier plus pénitent que votre entremetteur.

LE PRÉVÔT, au bourreau. Vous, coquin, préparez le billot et vôtre hache, pour demain quatre heures.

ABHORSON, au houffou, Allons, entremetteur, je vais t'instruire dans mon métier ; suis-moi.

LE BOUFFON. J aibounc envie d'apprendre, monsieur, et j'espère que si vous avez occasion de m'employer à votre service, vous me trouverez adroit; car, en bonne foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos bontés, de vous bien servir. (il sort.)

LE PRÉVÔT. Faites venir ici Bernardine et Claudio; Tun a toute ma pitié ; je n'en ai pas un grain pour Tautre qui est un assassin... fût-il mon frère. (Entre Claudio.) «Voyez, Claudio : voici Tordre pour vôtre mort. Il est à présent minuit sonné ; et demain , à huit heures du matin, vous serez fait immortel. est Bernardine?

CLAUDIO. Plongé dans xm sommeil aussi profond que l'innocente fatigue quand elle dort dans les membres roidis du voyageur, et il ne veut pas s'éveiller.

LE PRÉVÔT. Quel moyen de lui faire du bien? Allons, allez-vous préparer. Mais écoutons ; quel est ce bruit? [On frappe aux portes.) Que le ciel vous donne

6i MESURE POUR MESURE.

ses consolations. (Claudio sort.) Tout à l'heure. J'es- père que c'est quelque grâce, ou quelque sursis pour l'aimable Claudio. (Entre le duc.) Salut, bon père.

LE DUC. Que les meilleurs anges de la nuit vous environnent , honnête prévôt ! Qui est venu ici derniè- rement ?

LE PRÉVÔT. Personne, depuis l'heure du couvre-feu.

LE DUC Isabelle n'est pas venue?

LE PRÉVÔT. Non.

LE DUC. Alors , elles vont venir sous peu.

LE PRÉVÔT. —Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?

LE DUC On en espère un peu.

LE PRÉVÔT. Ce ministre est bien dur.

LE DUC Non pas , non pas : sa vie marche paral- lèlement avec la ligne de son exacte justice ; par une sainte abstinence, il dompte en lui-même le penchant vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir à corriger dans les autres. S'il était souillé du vice qu'il châtie, il serait alors un tyran ; mais, étant ce qu'il est, il n'est que juste. (On frappe.) Les voilà venues. (Le prévôt sort,) C'est un prévôt bien humain ; il est bien rare de trouver dans un geôlier endurci un ami des hommes. Eh bien, quel est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups l'insensible poterne est possédé d'une bien grande hâte.

LE PRÉVÔT rentre parlant à quelqu'un à laporte. Il faut qu'il reste , jusqu'à ce que l'officier se lève pour le faire entrer : on vient de l'appeler.

LE DUC N'avez-vous point encore de contre-ordre pour Claudio ? faut-il qu'il meure demain?

LE PRÉVÔT. Aucun, monsieur, aucun.

LE DUC Prévôt, le point du jour est bien près; eh bien, vous aurez des nouvelles avant le matin.

LE PRÉVÔT.— Heureusement, vous savez quelque chose, et cependant je crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre ; nous n'avons point d'exemple pareil. D'ailleurs, le sei- gneur Angelo, sur le siège même de son tribunal, a déclaré le contraire au public.

(Entre un messager.)

LE DUC. C'est le valet de Sa Seigneurie.

ACTE IV, SCÈNE II. 65

LE PRÉVÔT. Et voilà la grâce de Claudio.

LE MESSAGER. Mon maître vous envoie ces ordres ; et il m'a de plus chargé de vous dire que vous ayez à ne pas vous écarter le moins du monde de ce qu'il vous prescrit, ni pour le temps, ni pour Fobjet, ni pour toute autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il est presque jour.

LE PRÉVÔT. J'obéirai à ses ordres.

(Le messager sort.)

, LE DUC, à parL C'est la grâce de Claudio, achetée par le crime même, pour lequel on devrait punir celui qui en accorde le pardon. Le crime se propage rapidement quand il naît dans le sein de l'autorité : quand le vice fait grâce, le pardon s'étend si loin, que pour l'amour de la faute, le coupable trouve des amis. Eh bien, prévôt, quelles nouvelles?

LE PRÉVÔT. Je vous l'ai bien dit : le seigneur Angelo, probablement, me croyant négligent dans mon devoir, me réveille par cette exhortation inaccoutumée, et selon moi fort étrange, car il ne l'avait jamais faite auparavant.

LE DUC Lisez, je vous écoute.

LE PRÉVÔT. (Il lit la lettre.) « Quoique que vous puis- « siez entendre de contraire , que Claudio soit exécuté à « quatre heures, et Bernardino dans l'après-midi ; et pour « ma plus grande satisfaction, ayez à m'envoyer la tête « de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement « exécuté ; et sachez que cela importe plus que je ne dois « encore vous le dire : ainsi, ne manquez pas à votre « devoir; vous en répondrez sur votre tète. »

Que dites-vous à cela, monsieur?

LE DUC Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui doit être exécuté dans l'après-dînée?

LE PRÉVÔT. Un Bohémien de naissance, mais qui a été nourri et élevé ici; c'est un prisonnier de neuf ans*.

LE DUC Comment se fait-il que le duc absent ne lui

1 11 y a neuf ans qu'il est en prison.

T. IV, 5

66 MESURE POUR MESURE.

ait pas rendu sa liberté, ou ne Tait pas fait exécuter? J'ai ouï dire que tel était son usage.

LE PRÉVÔT. - Les amis du prisonnier ont toujours si bien agi qu'ils ont obtenu des sursis pour lui ; et dans le fait, jusqu'au temps du ministère actuel du seigneur Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines.

LE DUC. Et sont-elles claires à présent?

LE PRÉVÔT. Très- manifestes, et il ne les nie pas lui- même.

LE DUC. A-t-il montré dans la prison quelque repen- tir? Paraît-il touché?

LE PRÉVÔT C'est un homme qui n'a pas de la mort une idée plus terrible que d'un sommeil d'ivresse ; sans souci, indifférent, et ne s'effrayant ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir ; insensible à l'idée de mourir, et qui mourra en désespéré.

LE DUC Il a besoin de conseils.

LE PRÉVÔT Il n'en veut écouter aucun ; il a toujours eu la plus grande liberté dans la prison. Vous lui donne- riez les moyens de s'en évader, qu'il n'en voudrait rien faire. Il est ivre plusieurs fois par jour, lorsqu'il n'est pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons souvent réveillé comme pour le conduire à l'échafaud ; nous lui avons montré un ordre contrefait : cela ne l'a pas ému le moins du monde.

LE DUC. Nous reparlerons de lui tout à l'heure. Prévôt, l'honnêteté et la fermeté d'âme sont écrites sur votre front : si je n'y lis pas voire vrai caractère, mon ancienne habileté me trompe bien ; mais dans la confiance de ma sagacité, je veux m'exposer au risque. Claudio, que vous avez l'ordre de faire exécuter, n'a pas plus prévariqué contre la loi,' qu' Angelo même qui l'a con- damné. Pour vous faire entendre clairement ce que je vous avance là, je ne demande que quatre jours de délai ; et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui une complaisance dangereuse.

LE PRÉVÔT.— Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?

LE DUC. Celle de différer l'exécution.

LE PRÉVÔT. Hélas! comment puis-je le faire, ayant

ACÎE IV, SCÈNE II. 67

rheure fixée, et un ordre exprès, sous peine d'en répondre moi-même, de présenter sa tête à la vue d'Angelo? Je pourrais bien me mettre dans le cas est Claudio, si je manquais en quoi que ce soit à ces ordres.

LE DUC. Par le vœu de mon ordre je suis votre cau- tion, si vous voulez suivre mes instructions. Qu'on exé- cute ce Bernardino ce matin , et qu'on porte sa tête à Angelo.

LE PRÉVÔT. Angelo les a vus tous deux, et il recon- naîtra les traits,

LE DUC Ohl la mort s'entend à déguiser, et vous pouvez Taider. Rasez la tête et liez la barbe, et dites que le désir du pénitent a été d'être ainsi rasé avant sa mort : vous savez que cela arrive souvent. S'il vous revient autre chose de ceci que des remerciements et votre fortune, je jure, par le saint que je révère pour patron, que je vous défendrai moi-même au péril de ma vie.

LE PRÉVÔT. Pardonnez, bon père; mais cela est contre mon serment.

LE DUC Est-ce au duc ou au ministre que vous avez fait votre serment?

LE PRÉVÔT. Au duc et à ses représentants.

LE DUC Penserez-vous que vous n'avez commis aucime offense, si le duc certifie la justice de votre con- duite?

LE PRÉVÔT, Mais quelle vraisemblance y a-t-il de cela?

LE DUC. Non pas seulement de la vraisemblance, mais la certitude. Cependant, puisque je vous vois si' timide que ni ma robe, ni mon intégrité, ni mes raisons ne peuvent réussir à vous ébranler, j'irai plus loin que je n'avais Tintention de le faire , pour vous enlever toute crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du duc : vous connaissez son écriture, je n'en doute pas, et le cachet ne vous est pas étranger.

LE PRÉVÔT. Je les reconnais tous deux.

LE DUC Le contenu de cet écrit, c'est l'annonce du retour du duc : vous le lirez tout à l'heure à votre loisir, et vous y verrez qu'avant deux jours il sera ici. C'est une

68 MESURE POUR MESURE.

chose qu'Angelo ne sait pas; car il reçoit aujourd'hui même des lettres qui contiennent d'étranges choses : peut-être lui annoilcent-elles la mort du duc ; peut-être son entrée dans quelque monastère; mais il peut n^être rien de ce qui est écrit ici. Regardez : Tétoile du matin appelle le berger ; ne vous confondez point en étonne- ment sur la manière dont ces choses peuvent se faire; toutes les difficultés sont faciles à résoudre quand on les connaît. Appelez votre exécuteur, et qu'il fasse sauter la tête de ce Bernardino; je vais le confesser à Tinstant, et le préparer pour un séjour meilleur. Vous restez tou- jours dans Tétonnement; mais cet écrit achèvera de vous déterminer. Sortons ; il est presque tout à fait jour.

(Ils sortent.)

SCÈNE m

LE BOUFFON seul.

LE BOUFFON seuL Jc suis ici aussi riche en connais- sances que je l'étais dans notre maison de profession. On se croirait dans maison de madame Overdone, tant on retrouve ici de ses anciens chalands. D'abord, il y a le jeune monsieur Rash ; il est en prison pour une affaire de papier gris et de vieux gingembre, montant à quatre- vingt-dix-sept livres, dont il a fait cinq marcs argent comptant. Vraiment alors le gingembre n'était pas fort recherché, car toutes les vieilles femmes étaient mortes. ^- Il y a encore iln monsieur Capér, à la requête de mon- sieur Troispoids, mercier, pour quatre certains habits de satin couleur de pêche, qui vous Font réduit main- tenant à rhabit d'im mendiant. Nous avons aussi le jeune Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow^, et monsieur Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc et détaille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste Pudding, et monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave monsieur Shoe-Tie , le grand voyageur, et le' féroce Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois, quarante autres, tous grandes pratiques de notre métier, et

ACTE IV, SCÈNE III. 69

qui sont maintenant ici pour l'amour du Seigneur ^

(Entre Abhorson.)

ABHORSON. Maraud, amène Bernardino ici.

LE BOUFFON, appelant. Monsieur Bernardino! il faut vous lever pour être pendu, monsieur Bernardino !

ABHORSON. Allons, deboiît, Bernardino !

BERNARDINO, du dedaus. La peste vous étouffe ! qui donc fait ce vacarme ici ? Qui êtes-vous ?

LE BOUFFON. Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut que vous ayez la complaisance, monsieur, de vous lever et de vous laisser exécuter,

BERNARDINO, eu dcdam. Au diable, coquin ! au diable I j'ai sommeil.

ABHORSON. Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela promptement.

LE BOUFFON. Jo VOUS en prie, monsieur Bernardino, restez éveillé jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dor- mez après.

ABHORSON. Entre dans son cachpt, et fais-l'en sortir.

LE BOUFFON. Il viout, monsieur, il vient; j'entends craquer sa paille.-

(Entre Bernardino.)

ABHORSON, au 6oi///b?i.— La hache est -elle sur le billot, drôle?

LE BOUFFON. Touto prête, monsieur.

BERNARDINO. bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson? Quelles nouvelles avez-vous à me dire?

ABHORSON. Franchement, monsieur, je voudrais que vous vous missiez promptement à vos prières; car voyez, l'ordre est venu.

BERNARDINO. AUous, coquiu ; j'ai passé toute la nuit à boire : je ne suis pas en état. . . .

LE BOUFFON. Oh! tant mieux, monsieur; car celui qui boit toute la nuit, et qui est pendu de bon matin n'en dort que mieux tout le jour.

(Entre le duc.)

ABHORSON. Tenez, voyez-vous, voilà votre père spiri

* Trait contre les puritains.

70 MESURE POUR MESURE.

tuel qui vient. Plaisantons -nous maintenant? Qu'en pensez- vous?

LE DUC, à Bernardino. Mon ami, excité par ma cha- rité, et apprenant combien vous êtes prés de quitter ce monde, je suis venu pour vous exhorter, vous consoler et prier avec vous;

BERNARDINO. Nou pas, moiuc, j'ai bu dru toute la nuit, et Ton me donnera plus de temps pour me prépa- rer, ou il faudra qu'on me casse la tête à coup débuche ; je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui, cela est

SÛÏ-.

LE DUC— Oh I mon ami, il le faut; ainsi, je vous en conjure, jetez vos regards sur le voyage que vous allez faire.

BERNARDINO. Jc jurc que nul homme au monde ne viendra à bout de me persuader de mourir aujourd'hui.

LE DUC. Mais, écoutez-moi...

BERNARDINO.— Pas uu mot : si vous avez quelque chose à me dire, venez à mon cachot, car je n'en sors pas deJa journée.

(Il s'en va.) (Entre le prévôt.)

LE DUC. Egalement impropre à vivre et à mourir I 0 cœur de pierre I

LE PRÉVÔT. bien ! mon père, comment trouvez- vous le prisonnier? {A Abhorson et au bouffon.) Suivez- le, mes amis : conduisez-le au billot.

LE DUC C'est une créature qui n'est pas préparée. Il n'est- pas disposé pour mourir, et le faire passer de vie à trépas dans l'état est son âme, ce serait le damner.

LE PRÉVÔT. Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon père, ùû iVagusain, un infâme pirate, d'une fièvre vi(îlente : cet homme est de l'âge de Claudio; il a la barbe et les cheveux précisément de la couleur des siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce qu'il fût bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tête de ce Ragusain, qui est l'homme qui ressemble le plus à Claudio? Qu'en dites-vous?

LE DUC— Oh! c'est un accident que le ciel a préparé.

ACTE IV, SCÈNE III. 71

Dépêchez-la sans délai : l'heure fixée par Angelo est proche, voyez à ce que cela soit fait, et envoyez-lui cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je vais exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.

LE PRÉVÔT. Gela sera fait, mon bon père, dans Tinstant même. Mais il faut que Bernardino meure cette après- midi; et comment prolongerons - nous l'existence de Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait m'arriver, si Ton s'apercevait qu'il est vivant?

LE DUC. Faites ceci : Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins secrets; avant que le soleil ait été saluer deux fois la génération qui habite sous nos pieds, vous trouverez votre sûreté bien manifeste.

LE PRÉVÔT. Je me repose en tout sur vous.

LE DUC Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. (Le prévôt sort.)— Maintenant je vais écrire une lettre à Ajigelo ; ce sera le prévôt qui la portera. Le contenu lui attestera que j'approche de mes Etats, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer publiquement; je lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de nous procéderons avec Angelo, avec ime froide grada- tion et des formes bien combinées, et toutes les pratiques régulières.

(Le prévôt revient.)

LE PRÉVÔT.— Voici la tête : je veux la porter moi- même.

LE DUC Gela est à propos : revenez promptement; car je voudrais causer avec vous de certaines choses qui ne doivent être confiées qu'à vous.

LE PRÉVÔT. Je vais faire toute diligence.

(Il sort.)

ISABELLE, en dedans. La paix soit ici I holà, quelqu'un !

LE DUC— C'est la voix d'Isabelle. Elle vient savoir si la grâce de son frère a déjà été envoyée ici ; mais je veux lui laisser ignorer son bonheur, pour lui offrir les con- solations du ciel dans son désespoir, au moment elle les attendra le moins.

(Entre Isabelle.)

72 MESURE POUR MESURE.

ISABELLE. Ah! avec votre permission...

LE DUC. Bonjour, belle et aimable fille.

ISABELLE. D'autant meilleur pour m'^tre souhaité par un si saint homme. Le ministre a-t-il envoyé le par- don de mon frère?

LE DUC. Il Ta élargi de ce monde, Isabelle ; sa tête est tranchée, et envoyée à Angelo.

ISABELLE.—- Non, cela n*est pas.

LE DUC. Cela est comme je vous le dis : montrez votre sagesse, ma fille, dans votre paisible patience.

ISABELLE. Oh! je vais le trouver, et lui arracher les yeux.

LE DUC. Vous ne serez p^as admise en sa présence.

ISABELLE. Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle! Odieux monde ! Infernal Angelo !

LE DUC. Ces imprécations ne lui font aucun mal, et ne vous font pas le moindre bien ; abstenez-vous en donc; remettez votre cause au ciel. Faites attention à ce que je vous dis, et vous trouverez que chaque syllabe est l'exacte vérité. Le duc revient demain matin. Allons, séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son confesseur, qui m'apprend cette nouvelle , et il en a déjà porté l'avis à Escalus et à Angelo qui se préparent à venir au-devant de lui aux portes de la ville,- pour lui remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre sagesse dans le bon sentier je voudrais la voir mar- cher; et vous obtiendrez le désir de votre cœur sur ce misérable, la faveur du duc, et l'estime générale.

ISABELLE. Je me laisse gouverner par vos con- seils.

LE DUC —Allez donc porter cette lettre au frère Pierre , c'est la lettre il m'avertit du retour du duc ; dites-lui, sur ce gage, que je désire sa compagnie ce soir dans la maison de Marianne ; je Tinstruirai à fond de son affaire et de la vôtre, il vous présentera au duc, il accusera An- gelo en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux, je suis lié par un vœu sacré , et je serai absent. Allez avec cette lettre, consolez votre cœur, commandez à ces torrents de larmes qui coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à

ACTE IV, SCÈNE III. 73

mon saint ordre, si je vous égare du droit chemin. Qui vient là?

(Entre Lucio.)

Lucio. Bonsoir. Frère, est le prévôt?

LE DUC. Il n'est pas dans la prison, monsieur.

LUCIO. 0 gentille Isabelle ! Mon cœur pâlit de voir tes yeux si rouges; il faut que tu prennes patience; j'ai bien l'air de diner et de souper dorénavant avec du son et de l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma tête, remplir mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait au même point ; mais on dit que le duc sera ici demain matin. Sur ma foi, Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre vieux duc de joyeuse humeur et ami des coins obscurs avait été chez lui, Claudio vivrait encore.

(Isabelle sort.)

LE DUC ^Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obli- gation à vos rapports ; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sa réputation n'en dépend pas.

LUCIO. Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi ; c'est un meilleur chasseur que lu ne l'ima- gines.

LE DUC Allons, vous répondrez un jour de tout ceci. Portez-vous bien.

LUCIO. Non, reste : je veux Raccompagner; je puis Raccompagner; je puis te raconter de jolies histoires du duc.

LE DUC Vous ne m'en avez déjà que trop dit, mon- sieur, si elles sont vraies; si eUes ne le sont pas, jamais vous n'en direz assez.

LUCIO. J'ai comparu devant lui une fois pour avoir donné un enfant à une fille.

LE DUC Avez-vous fait pareille chose?

LUCIO. Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien fallu jurer que non ; autrement ils m'auraient marié au bois pourri.

LE DUC Monsieur, votre compagnie est plus agréa- ble qu'honnête : restez en paix.

LUCIO. Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la rue; si un propos libertin vous offense, nous

74 MESURE POUR MESURE.

n'en aurons pas long à dire ensemble. Allons, frère, je suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi.

(Us sortent.)

SCÈNE IV

Salle dans la maison d'An^elo. Entrent ESCALUS bt ANGELO.

ESCALUS. Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué l'autre.

ANGELO. De la manière la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses actions témoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie ; prions le ciel que sa sagesse n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre notre autorité?

ESCALUS. Je n'en devine pas le motif.

ANGELO. Et pourquoi veut-il que nous fassions pu- blier, une heure avant son entrée, que si quelqu'un demande réparation de quelque injustice, il ait à pré- senter sa pétition dans la rue?

ESCALUS. En cela il se montre judicieux ; c'est pour expédier toutes les plaintes, et nous affranchir pour tou- jours des intrigues, qui, ce jour passé, ne pourront plus être tramées contre nous.

ANGELO. Fort bien. Je vous en prie, faites-le pro- clamer; demain, de grand matin, j'irai vous trouver à votre maison. Faites avertir les personnes de distinction qui doivent aller à sa rencontre.

ESCALUS. —Je le ferai, monsieur. Adieu.

(Escalus sort.)

ANGELO. Bonne nuitl Cette action me bouleverse tout à fait, me rend incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge déflorée 1 et cela par un per- sonnage important qui appliquait la loi portée contre ce délit! Si ce n'était que sa timide pudeui* n'osera pro- clamer sa virginité perdue, comme elle pourrait parler de moi ! mais la raison ne Texcite-t-elle pas à m'accuser? Non, car mon autorité porte un poids de crédit qu'au-

ACTE IV, SCÈNE V. 75

cune accusation particulière ne peut toucher sans qu'il écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu, si ce n'est que sa jeunesse libertine, conservant im ressentiment dangereux, aurait pu quelque jour cher- cher à se venger d'avoir ainsi reçu une vie déshonorée pour une rançon aussi honteuse ; et cependant, plût au ciel qu'il vécût encore ! Hélas ! quand une fois nous avons perdu la grâce, rien ne va bien : nous voulons, et nous ne voulons pas.

(H sort.)

SCÈNE V*

La plaine, hors de la ville. LE DUC, revêtu de ses propres habits, et le frère PIERRE.

LE DUC— Remettez-moi ces lettres au moment conve- nable. (Il lui donne des lettres.) Le prévôt est instruit de nos vues et de notre projet : l'affaire une fois commen- cée, suivez vos instructions, et tendez constamment à notre but particulier, quoique vous ayiez Tair de vous en écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstan- ces le conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites- lui je suis : instruisez-en également Valentin*, Row- land et Crassus; et dites-leur d'envoyer des trompettes à la porte de la ville. Mais envoyez-moi Flavius le premier.

LE RELIGIEUX. Vos ordrcs seront fidèlement remplis.

(Il sort.) (Entre Varrius.)

LE DUC. Je VOUS rends grâces, Varrius; vous avez fait bonne diligence. VcDez, nous allons nous promener ; il y en a encore d'autres de nos amis qui vont venir ici nous saluer dans un n^oment, mon cher Varrius.

(Ils sortent.) * Certaines personnes font de cette scène la première deTacte V.

76 MESURE POUR MESURE.

SCÈNE VI

Une rue près de la porte de la ville. Entrent ISABELLE et MARIANNE.

ISABELLE. Parler avec tous ces détours me répugne : je voudrais dire la vérité; mais c'est votre rôle à vous de l'accuser ouvertement. Cependant il me conseille de le faire, et dit que c'est pour cacher un but avantageux.

MARIANNE. Laîssez-vous guider par lui.

ISABELLE. Il me dit encore que si par .hasard il parle contre moi en faveur de l'autre , je ne le trouve pas étrange : c'est, un remède, dit-il, qui est amer pour en venir à la douceur.

MARIANNE. Je voudrais que le frère Pierre...

ISABELLE. Oh! silence, le religieux est arrivé.

(Entre un religieux.)

LE RELIGIEUX. Vouez, je VOUS ai trouvé une très- bonne place, vous serez sûres que le duc ne pourra pas passer sans que vous le voyiez; les trompettes ont déjà retenti deux fois ; les plus nobles et les plus notables citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va pas tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

Place publique près de la porte de la ville.

MARIANNE voilée, ISABELLE et PIERRE dans Véloigne- ment. Par la porte opposée entrent LE DUC , VARRIUS, DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS, LUCIO, LE

PREVOT , DES OFFICIERS ET DES CITOYENS-

LE DUC. Mon digne cousin, vous êtes le bienvenu. Mon ancien et fidèle ami, je suis bien aise de vous voir.

ANGELO. Un heureux retour à Votre Altesse royale!

LE DUC, àAngelo etEscalus, Mille actions de grâces sincères à tous les deux : nous avons pris des informa- tions sur votre compte, et nous entendons dire tant de bien de votre justice, que notre cœur ne peut s'empêcher de vous en faire notre remerciement public, comme précurseur d'autres récompenses.

ANGELO. Vous uc faitcs qu'augmenter de plus en plus mes obligations.

LE DUC. Votre mérite parle haut; ce serait lui faire injure que d'en renfermer le témoignage dans le secret de notre connaissance personnelle, lorsqu'il mérite de trouver dans des caractères d'airain une sécurité éter- nelle contre la dent du temps et les ravages de l'oubli. Donnez-moi votre main, et que mes s; jets le voient, afin qu'ils apprennent que mes faveurs visibles voudraient vous annoncer les grâces que mon cœur vous réserve. Venez, Escalus; vous devez être près de nous de l'autre côté. Vous êtes pour moi deux bons appuis.

(Frère Pierre et Isabelle s'avancent.)

?8 MESURE POUR MESURE.

FRÈRE PIERRE, à Isabellc, Voici le moment; parlez haut et mettez-vous à genoux devant lui.

ISABELLE. Justice, ô Tojal duc! abaissez vos regards sur une malheureuse, .je voudrais pouvoir dire vierge! Oh ! digne prince, ne déshonorez pas vos yeux, en les détournant vers un autre objet, que vous n'ayez entendu ma juste plainte, et que vous ne m'ayez fait justice , justice ! justice ! justice !

LE DUC. Racontez vos griefs. En quoi avez-vous été outragée? par qui? abrégez : voici le seigneur Angelo qui vous rendra justice ; expliquez-vous à lui.

ISABELLE. 0 noble duc ! vous m'ordonnez d'aller de- mander mon salut au démon : entendez-moi vous-même ; car ce qu'il faut que je dise doit ou me faire punir si vous ne me croyez pas, ou vous forcer à me donner satisfac- tion ; daignez, ah! daignez m' entendre ici.

ANGELO. Seigneur, sa raison, je le crains, n'est pas bien saine ; elle m'a sollicité pour son frère qui a été exécuté par ordre de la justice.

ISABELLE. La justice I

ANGELO. Et elle va se répandre en plaintes amères et étranges.

ISABELLE. Oui, jo vais révéler des choses bien étranges, mais bien vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n'est-il pas étrange? Cet Angelo est un assassin ; cela n'est-il pas étrange ? Cet Angelo est un adultère clandestin, un hypo- crite, \m ravisseur de vierges; cela n'est-il pas étrange et très-étrange?

LE DUC Oh ! 'dix fois étrange.

ISABELLE. ^11 n'est pas plus vrai qu'il est Angelo, qu'il n'est certain quetout cela est aussi vrai qu'étrange; car au bout du compte, la vérité est la vérité.

LE DUC, à unde ses officiers. Qu'on la fasse retirer. Pauvre malheureuse ! C'est la fîdblesse de sa raison qui la fait parler ainsi.

ISABELLE. : 0 mou piînce I Je vous en conjure, par la foi que vous avez qu'il est un autre lieu de consolation que ce monde, ne me dédaignez pas en vous persuadant que je suis atteinte de folie ; ne jugez pas impossible ce

ACTE V, SCENE 1. 79

qui n'est qu'invraisemblable : il n'est pas impossible qu'un homme, qui est le plus vil scélérat de la terre, paraisse aussi réservé, aussi grave, aussi parfait que le parait Angelo ; il est même possible qu'Angelo, malgré toutes ses belles apparences, sa réputation , ses titres et ses formes imposantes, soit un archi-scélérat. Croyez-le, illustre prince : s'il est moins que cela, il n'est rien; mais il est plus encore, si je savais trouver des mots pour exprimer toute sa scélératesse.

LE DUC. Sur mon honneur, si elle est insensée (et je ne puis croire autre chose), sa folie a la plus étrange appa- rence de bon sens ; elle montre autant de liaison dans ses idées, que j'en aie jamais entendu dans la folie.

ISABELLE. Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette idée, ne me croyez pas privée de ma raison parce que je parle sans ordre, et faites servir votre jugement à tirer la vérité des ténèbres elle semble cachée , se cache aussi rimposture qui semble la vérité.

LE DUC Sûrement, bien des gens qui ne sont pas fous montrent moins de raison qu'elle. Que voulez- vous dire?

ISABELLE. Je suis la sœur d'un certain Claudio, con- damné à perdre la tête pour un acte de fornication , et condamné par Angelo. Moi, qui étais en noviciat dans une communauté, j'ai été mandée par mon frère : un nommé Lucio a été son messager.

Lucio. C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse ; j'ai été la trouver de la part de Claudio, et je l'ai priée de tenter sa bonne fortune auprès du seigneur Angelo, pour obtenir le pai*don de son pauvre frère.

ISABELLE. Oui, c'ost lui-mêmc en effet.

LE DUC, à Lucio. On ne vous a pas dit de parler.

LUCIO. Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas demandé non plus de me taire.

LE. DUC Allons, je vous le demande maintenant ; je vous prie, faites attention à ce que je vous dis, et quand vous aurez une affaire personnelle," priez le ciel d'être alors sans reproche.

LUCIO. Oh I j'en réponds à Votre Altesse.

80 MESURE POUR MESURE

LE DUC. Répoudez-vous-eu à vous-même, prenez-y bien garde.

ISABELLE. Cet honnête homme a dit quelque chose de mon histoire.

Lucio. Rien que de juste.

LE DUC Cela peut être juste; mais vous avez tort de parler avant votre tour. {A Isabelle.) Continuez.

ISABELLE. J'allai trouver ce dangereux et nuisible ministre.

LE DUC. Voilà qui sent un peu la démence.

ISABELLE. Pardonnez-moi : la phrase convient au sujet.

LE DUC. En la rectifiant. Au fait; continuez.

ISABELLE. En un mot, et pour laisser de côté un inu- tile récit, comment j'ai cherché à le persuader ; com- ment j'ai prié; comment je me suis jetée à ses genoux ; comment il a réfuté mes raisons; comment je lui ai répliqué (car tout cela a été long), je déclare d'abord avec honte et douleur l'infâme conclusion. Il n'a voulu relâ- cher mon frère qu'au prix du sacrifice de mon chaste corps' à l'intempérance de ses impudiques désirs. Après beaucoup de débats, ma pitié de sœur a fait taire mon honneur, et j'ai cédé; mais le lendemain, dès le matin, après avoir accompli ses desseins, il a envoyé l'ordre de couper la tête à mon pauvre frère.

LE DUC Gela est fort vraisemblable!

ISABELLE. Ah! plût au ciel que cela fût aussi vrai- semblable que cela est vrai !

LE DUC Par le ciel, malheureusç insensée, tu ne sais ce que tu dis ; ou bien il faut que tu aies été subornée contre son honneur par quelque odieux complot. D'abord, son intégrité est sans tache.— Ensuite, il est hors de toute raison qu'il poursuivit avec tant de sévé- rité des fautes qui lui seraient personnelles : s'il avait ainsi péché, il aurait pesé ton frère dans sa propre balance, et il ne l'aurait pas fait mourir.— Quelqu'un vous a excitée contre lui. Avouez la vérité, et déclarez par le conseil de qui vous êtes venue ici vous plaindre. ISABELLE. Et est-ce tout? 0 vous donc, bienheureux

ACTE V, SCÈNE I. 81

ministres du ciel , conservez-moi la patience ! Et quand le temps sera mûr, dévoilez le crime qui reste ici caché sous de fausses apparences ! Que le ciel préserve Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outra- gée, je vous quitte sans qtte vous me croyiez I

LE DUC— Je sais que vous ne demanderiez pas mieux que de vous en aller. Un officier ! Conduisez-la en pri- son.— Quoi ! permettrons-nous qu'ime accusation aussi flétrissante, aussi scandaleuse, tombe impunément sur un homme qui nous est attaché de si près? Il y a néces- sairement ici quelque intrigue. Qui a su votre dessein et votre démarche?

ISABELLE.— Un homme que je voudrais bien voir ici, le frère Ludovic.

LE DUC Votre père spirituel, sans doute; qui con- naît ce Ludovic?

Lucio.— Seigneur, moi, je le connais; c'est un moine intrigant ; je n'aime point cet homme-là : s'il avait été laïque, seigneur, je l'aurais vertement châtié pour cer- tains propos qu'il a tenus contre Votre Altesse, pendant votre absence.

LE DUC Des propos contre moi? C'est sans doute un digne religieux! Et d'exciter cette malheureuse femme à venir accuser ici notre substitut ! Qu'on me trouve ce moine.

Lucio. Pas plus tard qu'hier au soir, seigneur, le religieux et elle, je les ai vus tous deux dans la prison : un moine impertinent, un vrai misérable !

LE MOINE PIERRE.— Que le cicl bénisse Votre Altesse royale! Je me tenais ici, seigneur, et j'ai entendu qu'on vous en imposait. D'abord , c'est bien à tort que cette femme a accusé votre ministre, qui est aussi innocent de toute impureté ou commercé avec elle, qu'elle Test elle- même de tout commerce avec im homme encore à naître.

LE DUC— C'est ce que nous croyons. Connaissez-vous ce frère Ludovic dont elle parle ?

LE MOINE PIERRE.— Je lo couuais pour uu saint homme de Dieu, et qui n'est point un méchant, ni un intrigant

T. IV. 6

82 MESURE POUR MESURE.

du siècle, comme le rapporte ce gentilhomme. Et, sur ma parole, c'est un homme qui n'a jamais, coilime il le prétend, mal parlé de Votre Altesse.

Lucio. Seigneur , de la manière la plus infâme : croyez-moi.

LE MOINE PIERRE. Allous, il pouTra, avoc le temps^ se justifier lui-même : mais pour le moment,- il est malade, seigneur, d'une fièvre violente; c'est uniquement à sar prière, ayant su qu'on projetait d'accuser ici devant vous le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour déclarer, comme par sa propre bouche, ce qu'il sait être vrai et faux, et ce que lui-même, par son serment et par toutes sortes de preuves, il démontrera, en quelque temps qu'il soit appelé en témoignage. D'abord, quant à èette femme la justification de ce digne seigneur, si directement et si publiquement accusé), vous la verrez démentie en face, jusqu'à ce qu'elle l'avoue elle-même.

LE DUC Bon père, nous vous écoutons, parlez. Gela ne vous fait-Il pas sourire, seigneur Angelo? 0 ciel! Ce que c'est que la témérité de ces misérables insensés!—^ Donnez-nous des sièges. Venez, cousin Angelo : je yeux être partial dans cette affaire : soyez vous-même juge dans votre propre cause. (Isabelle est emmenée par les gardes» et Marianne s* avance.) Est-ce le témoin, frère t —Qu'elle commence par montrer son visage, et qu'après, elle parle.

Marianne'. Pardonnez , seigneur : je ne montrerai point mon visage, que mon époux ne me l'ordonne.

LE DUC Gomment ! êtes-vous mariée?

MARIANNE.— Non, scigueur.

LE DUC. Êtes-vous fille?

MARIANNE. Nou, seigucur.

LE DUC. Vous êtes donc veuve?

MARIANNE. —Non plus, scigueur.

LE DUC. Vous n'êtes donc rien? Ni fille, ni femme, ni veuve.

LUCIO. Seigneur, elle pourrait bien être uiie catin ; car il y en a beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles, ni femmes, ni veuves.

ACTE V, SCÈNE I. 83

LE DUC— Imposez silence à cet homme : je voudrais qu'il eût quelque raison de babiller pour lui-même.

Lucio. Allons, seigneur.

MARIANNE.— Seigneur, j'avoue que jamais je n'ai été mariée ; et j avoue encore que je ne suis point fille : j'ai connu mon mari, et cependant mou mari ne sait pas qu'il m*ait jamais connue.

Lucio.— il fallait donc qu'il fût ivre, seigneur: cela ne peut être autremen|;.

LE DUC— Pour obtenir l'avantage de ton silence, je voudrais que tu le fusses aussi. . LUCIO. Très-lDien, seigneur.

, LE pue— Ce n'est pas un témoin pour le seigneur Angelô.

MARIANNE.— Je vais y venir, seigneur. Cette femme qui l'accuse de fornication, intente la même accusation contre mon mari, et elle l'accuse de l'avoir commise, seigneur, dans un moment je déposerai, moi, que je le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de l'amour.

ANGÊLO.— L'accuse-t-elie de quelque chose de plus oue moi? ^

MARIANNE^ Pas quo je sache.

LE DUC— -Non? Vous dites votre époux?

MARIANNE. Oui , précisément, seigneur; et c'est Angelo qui croit être certain de n'avoir jamais connu ma personne, mais qui sait bien qu'il croit avoir connu celle d'Isabelle.

ANOELo. Voilà une étrange énigme. Voyons votre visage.

MARIANNE.— Mon mari me l'ordonne; et je vais démasquer. (Elle oie son voile.)— Le yoilà ce visage, cruel Angelo, que tu jurais naguère être digne de tes regards : voilà la main qui a été pressée par la tienne avec un contrat appuyé de tes serments : voilà la personne qui a usurpé ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait tes désirs dans la maison de ton jardin, sous le nom supposé d'Isabelle.

LE DUC, à in^c/o.— Connaissez-vous cette femirie?

84 MESURE POUR MESURE.

LUGio. Charnellement, à ce qu'elle dit.

LE DUC, à Lucio. Taisez-vous, drôle.

Lucio.— Cela suffit, seigneur.

ANGELO. Seigneur, je dois convenir que je connais cette femme ; et il y a cinq ans qu'il y fut question de mariage entre elle et moi, ce qui fut rompu en partie parce que la dot promise s'est trouvée au-dessous de la convention; mais la principale raison, c'est que sa répu- tation a été ternie par sa légèreté; et depuis ce temps, depuis cinq ans, jamais je ne lui ai parlé, jamais je ne l'ai vue, ni entendu parler d'elle, sur mon honneur et ma foi.

MARIANNE. Noblc princc, comme il est vrai que la lumière vient du ciel, et que les paroles viennent de la voix, que la raison est dans la vérité, et la vérité dans la vertu, je suis fiancée à cet homme, et sa femme par les liens les plus forts que les paroles puissent former ; oui, mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi dernier, dans la maison de son jardin, il m'a connue comme sa femme : au nom de la vérité de ce que je vous déclare, souffrez que je me relève de vos genoux en sûreté, ou autrement laissez-moi m'y attacher à jamais comme une statue de marbre.

ANGELO. Je n'ai fait jusqu'à ce moment que sourire à ces extravagances; maintenant, mon noble seigneur, donnez-moi la liberté de me faire justice : ma patience est mise ici à l'épreuve; je m'aperçois que ces malheu- reuses folles ne sont que les instriunents de quelque ennemi plus puissant qui les excite contre moi : laissez- moi la liberté, seigneur, de découvrir cette sourde menée.

LE DUC De tout mon cœur, et punissez-les absolu- ment à votre gré. Toi, moine téméraire, et toi, méchante femme, conjurée avec celle qu'on vient d'em- mener, penses-tu que tes serments, quand ils feraient descendre à force de protestations tous les saints du ciel, fussent des ténioignages admissibles contre son mérite et sa réputation, qui sont munis du sceau de mon appro- bation?— Vous, seigneur Escalus, siégez avec mon cou-

ACTE V, SCKNE I. 83

sin : prêtez-lui vos obligeants secours, pour découvrir la source de cette diffamation. Il y a un autre moine qui les a excitées : qu'on Tenvoie chercher.

LE MOINE PIERRE. Plùt ù Dieu qu il fût ici, seigneur! car c'est lui en effet qui a poussé ces femmes à intenter cette accusation : votre prévôt connaît le lieu de sa demeure, et il peut vous l'amener.

LE DUC, au prévôt. Allez, et amenez-le dans l'instant. Et vous, mon noble cousin, qui me donnez tant de garanties, et à qui il importe d'entendre à fond cette affaire, procédez sur vos injures comme vous le trou- verez bon, et infligez le châtiment qu'il vous plaira. Je vais vous quitter pour quelques moments : ne bougez pas de votre siège que vous n'ayez bien résolu la ques- tion de ces calomniateurs.

ESCALUS.— Seigneur, nous allons l'examiner à fond.

(Le duc sort.)

ESCALus, à Lxiclo. Seigneur Lucio, n'avez-vous pas dit que vous connaissiez le moine Ludovic pour être un malhonnête personnage?

Lucio. Cvculhis non facit monachum^. Il n'est honnête en rien que par sa robe, et c'est un homme qui a tenu les plus infâmes propos sur le compte du duc.

ESCALUS. Nous vous demanderons de rester ici jus- qu'à ce qu'il vienne, pour en témoigner contre lui... Nous allons trouver dans ce moine un insigne vaurien.

LUCIO. Autant que qui que ce soit dans Vienne, sur ma parole.

ESCALUS.— Qu'on fasse reparaître ici cette Isabelle, je voudrais causer avec elle. (A in^eio.)— Je vous en prie, seigneur, laissez-moi le soin de l'interroger ; vous verrez comme je saurai la manier.

LUCIO. Pas mieux que lui, d'après son propre rapport à elle-même.

ESCALUS.— Que dites- vous?

LUCIO.— Moi, monsieur, je pense que si vous la maniez

* « L'habit ne fait pas le moine, » proverbe latin qui revient plusieurs fois dans Shakspeare.

86 MESURE POUR MESURE.

en particulier, elle avouerait plutôt : peut-être qu'en public elle aura honte.

(Le duc revient en habit de religieux, le prévôt : on amène Isabelle.)

EsdALUs. Je vais questionner un peu obscurément.

Lucio. —Voilà le vrai- moyen; car les femmes sont légères vers minuit * .

ESC ALUS.— Venez çà, madame : voici une dame qui nie tout ce que vous avez dit.

Lucio. Seigneur, voici ce misérable dont je vous ai parlé : il vient avec le prévôt.

ESCALus.— Fort à propos. Ne lui parlez pas, que nous ne vous y engagions.

Lucio. Motus I

EscALTjs. Avancez, monsieur. Est-ce vous qui avez excité ces femmes à calomnier le seigneur Angejo? Elles ont avoué que vous l'aviez fait.

LE DUC Gela est faux.

ESCALUS. Comment! Savez-vous vous êtes?

LE DUC— Respect à la dignité de votre plape ! Et le démon lui-même est quelquefois honoré à cause de son trône brûlant. est le duc? C'est lui qui doit m'en- tendre.

ESCALUS.— Le duc réside en nous, et nous vous enten- drons : songez à dire la vérité.

LE DUC Je parlerai du moins avec hardiesse. Mais, hélas! pauvres âmes, venez-vous ici demander Tg-gneau au renard? Adieu la justice que vous demandiez. Jjp duc est-il parti? En ce cas, votre cau^e est perdue. -r- C'est une injustice au duc de repousser ainsi votre appel public, et de remettre l'examen de votre affaire dans les mains du scélérat même que vous venez accuser.

LUCIO. C'est ce coquin; c'est bien lui dont je vous ai parlé.

ESCALUS. Quoi I moine irrévérent et profane, ne te sufiit-il pas d'avoir suborné ces femmes pour accuser ce

» Équivoque entre light (lumière) et ligbt légère. Ce jeu de mots se retrouve constamment dans Shakspeare.

ACTE V, SCÈNE I. 87

digne homme, sans que ta bouche infâme vienne à pjbs propres oreilles l'appeler scélérat? Et de tu passes au duc même, pour le taxer d'injustice? Qu'on rem- mène d'ici : qu'on le conduise à la torture. Nous te ser- rerons les articulations Tune après l'autre, jusqu'à ce que nous sachions ton but. Qnoi, le duc injuste?

LE DUC Ne vous échauffez pas tant. Le duc n'oserait pas plus torturer un de mes doigts, qu'il n'oserait faire souffrir un des siens; je ne suis point son sujet,' ni pro- vincial de ce pays-ci. Mes affaires, dans cet État, m'ont mis à portée d'observer les mœurs dans Vienne, et j'y ai vu la corruption bouillir et bouillonner, et déborde^ de la marmite ; j'ai vu des lois pour toutes les fautes ; mais les fautes si bien protégées, que les statuts les plus éner- giques sont comme le tableau des amendes pendu dans la boutique d'un barbier*, objet d'autant de risée que d'attention.

ESCALus. Calomnier rÉtat! Qu'onl'emmène en prison.

ANGELO. Seigneur Lucio , que pouvez-vous certifier contre cet homme? Est-ce celui dont vous nous avez parlé?

LUCIO. C'est lui-même, seigneur. Venez çà, mon bon vieux à tète chauve. Me connaissez-vous?

LE DUC. Je vous reconnais, monsieur, au son de votre voix : je vous ai rencontré dans la prison, pendant rabs3nc.e du duc.

Lucio.T— Oh I oui-dà ? Et vous rappelez-vous ce que vous m'avez dit du duc?

LE DUC. Très-nettement, monsieur.

Lucio.—Oui-dà, monsieur? Et le duc était-il un mar- chand de chair humaine, un imbécile, un lâche, comme vous me l'avez dit alors?

LE DUC —Il faut, monsieur, que vous changiez de per- " sonne avec moi, avant que vous mettiez ce propos sur

* Anciennement, dans la boutique des barbiers, il y avait un tableau des règlements et des peines pour empocher les prati- ques de manier les instruments de chirurgie; mais les règlements (étaient si ridicules et les barbiers avaient si peu d'autorité, qu'ils étaient un objet de risée.

88 MESURE POUR MESURE.

mon compte : car c'est vous-même qui avez dit cela de lui; et bien pis, bien pis.

Lucio. 0 danmé coquin! Ne t'ai-je pas tiré par le bout du nez, pour tes propos?

LE DUC. Je proteste que j'aime le duc comme je m'aime moi-même.

ANGELO. Entendez-vous comme ce misérable voudrait terminer la chose, après ses injures de haute trahison?

ESCALUS. Ce n'est pas un homme à qui Ton doive parler. Qu'on l'entraîne en prison:— est le prévôt? Emmenez-le en prison : mettez-le sous les verroux, et qu'il ne parle plus. Qu'on emmène aussi ces malheu- reuses avec leur autre compUce.

(Le prévôt met la main sur le duc.)

LE DUC. Arrêtez, monsieur; arrêtez un moment.

ANGELO. Quoi, il résiste? Prêtez main-forte, Lucio.

Lucio. Venez, monsieur, venez, monsieur, venez, monsieur : allons donc! monsieur : comment, tête chauve, vil menteur I II faut donc vous encapuchonner ainsi, oui-dà? Montrez votre visage de coquin, et que la peste vous saisisse î Montrez-nous votre face de galefre- tier, et soyez pendu dans une heure. Vousne voulezpas?

(Lucio arrache le capuchon et le duc paraît.)

LE DUC— Tu es le premier coquin qui ait jamais fait un duc. D'abord, prévôt, je me porte pour caution de ces trois honnêtes gens. (^4 Lucio,) Ne t'échappe pas, toi; le moine et toi vont s'expliquer tout à l'heure. Qu'on s'empare de lui.

LUCIO.— Cela pourrait unir par pis que le gibet.

LE DUC, à Escalus, Ce que vous avez dit, je vous le pardonne : asseyez-vous. (Montrant Angelo,) Lui, nous prêtera sa place. (A Angelo,) Monsieur, avec votre per- mission. (Il s^assied à la place d' Angelo,)-— (A Angelo.) Te reste-t-il encore des paroles, de l'adresse ou de l'impu- dence, qui puissent te servir? Si tu en as, comptes-y, jusqu'à ce qu'on ait entendu mon récit, et ne te défends pas plus longtemps.

ANGELO.— Mon redoutable souverain, je me rendrais plus coupable que ne m'a fait mon crime, si je m'imagi-

ACTE V, SCÈNE I. 89

nais que je suis impénétrable, lorsque je vois que Votre Altesse, comme une intelligence divine, a pénétré toutes mes intrigues. Ainsi, bon prince, ne siégez pas plus long- temps à ma honte ; et que mon procès se borne à mon propre aveu. Votre sentence à Tinstant, et la mort après; c'est toute la grâce que j'implore.

LE DUC. Venez ici, Marianne. (^4 Angelo.) Réponds, as- tu engagé ta foi par un contrat à cette femme?

ANGELO.— Oui, seigneur.

LE DUC Va, emmène-la, et épouse-la sur-le-champ. ^Religieux, accomplissez la cérémonie; et quand elle sera achevée, renvoyez-le-moi ici. Prévôt, accompa- gnez-le.

(Angelo, Marianne, le prévôt et le religieux sortent.)

ESCALUS. Seigneur, je suis plus confondu de son dés- honneur, que de la singularité de la cause.

LE DUC Venez ici, Isabelle : votre moine est mainte- nant votre prince; et comme j'étais alors zélé et fidèle pour vos intérêts, ne changeant point de cœur en chan- geant de vêtement, je reste toujours attaché à votre service.

ISABELLE. Ah ! daignez me pardonner, à moi, votre sujette, d'avoir employé et importuné Votre Altesse qui m'était inconnue.

LE DUC Je vous le pardonne, Isabelle; et vous, chère fille, soyez aussi généreuse pour nous. La mort de votre frère, je le sais, vous reste sur le cœur, et vous pourriez vous demander avec étonnement pourquoi je me suis caché pour travailler à sauver sa vie, et pourquoi je n'ai pas dévoilé témérairement ma puissance plutôt que de le laisser périr ainsi. Tendre sœur, c'est la rapidité de son exécution, que je croyais voir venir d'un pas plus lent, qui a renversé mes desseins. Mais, la paix soit avec lui! La vie dont il jouit n'a plus la mort à craindre, et vaut mieux que celle qui n'existe que pour craindre. Faites votre consolation de cette idée, que votre frère est heureux.

ISABELLE. C'est ce que je fais, seigneur.

(Entrent Angelo, Marianne, le religieux, le prévôt.)

90 MESURE POUR MESURE.

LE DUC. Quant à ce nouveau marié qui revient vers nous, et dont l'imagination impure a outragé votre honneur, que vous avez si bien défendu, vous devez lui pardonner pour Tamour de Marianne. Mais comme il a condamné votre frère, étant criminel, par une double violation de la chasteté sacrée, et de sa promesse posi- tive de vous accorder la vie de votre frère à cette condi- tion, la clémence même de la loi demande à grands cris, et par sa bouche même : Angelo pour Claudio, mort pour mort, La célérité répond à la célérité, la lenteur suit la lenteur , représailles pour représailles , et mesure pour mesure^ Ainsi, Angelo, voilà donc ton crime manifesté; et quand tu voudrais le nier, cela ne te serait d'aucun avantage. Nous te condamnons à périr sur le même bil- lot où Claudio a posé sa tête pour mourir, et avec la même précipitation. —Qu'on Temmène.

MARIANNE.— 0 mou très-gracloux seigneur, j'espère que vous ne m'avez point donné un mari pour vous moquer de moi.

LE DUC— C'est votre mari qui s'est moqué de vous en vous donnant un mari. Pour la sauvegarde de votre hon- neur, j'ai cru votre mariage nécessaire : autrement, le reproche de votre faiblesse pour lui pouvait flétrir votre vie, et nuire à votre* avantage dans l'avenir. Quoique ses biens nous appartiennent par la confiscation, nous vous en faisons don , comme d'un douaire de veuve; ils vous serviront à acquérir un meilleur mari.

MARIANNE. 0 mou cher seigneur I je n'en désire point d'autre ni de meilleur que lui.

LE DUC. Ne le demandez point , ma résolution est définitive. MARIANNE, SB jetant à ses pieds. Mon bon souverain I... LE DUC. Vous perdez vos peines. Qu'on l'emmène à la mort. (^4 Lucio.) Maintenante vous, monsieur.

MARIANNE. 0 mou bou seigucur I Chère Isabelle, charge-toi de mon rôle; prête-moi tes genoux, et je te prêterai toute ma vie à venir pour te rendre service.

LE DUC— Vous allez contre toute raison, en l'importu- nant. Si elle s'agenouillait pour me demander la grâce de

SCÈNE l. 91

ce crime , l'ombre de son frère briserait son lit de pierre , et Tentraînerait avee horreur.

MARIANNE.— Isabelle, chère Isabelle I agenouillez-vous seulement à côté de moi : levez vos mains; ne dites rien, je parlerai, moi. On dit que les hommes les plus parfaits sont pétris de défauts, et qu'ils deviennent souvent d'au- tant meilleurs qu'ils ont été un peu mauvais : mon mari peut être du nombre. Isabelle, ne voulez-vous pas fléchir le genou pour moi?

LE DUC. Il meurt pour la mort de CUudio.

ISABELLE, à genoux. Prince très-miséricordieux, dai- gnez voir cet homme condamné comme si mon frère vivait. Je suis disposée à croire qu'une vraie sincérité a gouverné ses actions, jusqu'à ce qu'il m'ait vue ; et puis- qu'il en est ainsi, qu'il ne meure pas. Mon frère a été justement puni, puisqu'il avait commis Faction pour laquelle il est mort.— Le crime d'Angelo n'a pas atteint sa mauvaise intention, qui doit être enterrée comme une intention qui est morte en route : les pensées ne sont point sujettes à la loi, les intentions ne sont que des pensées.

MARIANNE. ^EUcs 06 sont quo Cela, seigneur.

LE DUC. Vos prières sont inutiles : levez-vous, vous dis-je. Je viens de me rappeler encore un autre délit. Prévôt, comment s'est-il fait que Claudio ait été décapité à une heure qui n'est pas d'usage ?

LE PRÉVÔT. On me l'a commandé ainsi.

LE DUC. Aviez-vous pour cela un ordre écrit et spécial?

LE PRÉVÔT. Non, seigneur; je l'ai reçu par un mes- sage secret.

LE DUC Et pour cela, je vous dépouille de votre office : rendez-moi vos clefs.

LE PRÉVÔT. Daignez me pardonner, noble seigneur : je croyais bien que c'était une faute : mais je ne le savais pas, cependant après avoir réfléchi davantage je m'en suis repenti; et, pour preuve, c'est qu'il y a un homme dans la prison qui, d'après un ordre secret, devait être exécuté, et que j'ai laissé vivre encore.

LE DUC. Qui est-ce?

92 MESURE POUR MESURE.

LE PRÉVÔT. Son nom est Bernardino. LE DUC— Je voudrais que vous en eussiez agi de même avec Claudio.— Allez : amenez-le ici, que je le voie.

(Le prévôt sort.)

EscALus, à in^e/o.— Je suis bien affligé qu'un homme aussi éclairé, aussi sensé que vous, seigneur Angelo, soit tombé dans un écart si grossier, d'abord par Tardeur des sens et ensuite par le défaut de bon jugement.

ANGELO. Et moi, je suis affligé d'être la cause de tant de chagrins; et un remords si profond pénètre mon cœur repentant, que je désire bien plus la mort que le par- don : je l'ai méritée, et je la demande.

(Le prévôt, amenant Bernardino, Claudio et Juliette.)

LE DUC. Lequel est ce Bernardino?

LE PRÉVÔT. Celui-ci, seigneur.

LE DUC Il y a un religieux qui m'a parlé de cet homme. Drôle, on dit que tu as une âme entêtée, qui ne voit rien au delà de ce monde, et que tu règles ta vie en conséquence. Tu es condamné; mais, quant à tes fautes et leur punition en ce monde, je te les remets toutes. Je t'en prie, use de ce pardon pour te préparer à une meilleure vie à venir. Rehgieux, conseillez-le; je le laisse entre vos mains. Quel est cet homme si bien enveloppé?

LE PRÉVÔT. C'est un autre prisonnier que j'ai sauvé, et qui devait périr quand Claudio a perdu la tête, et qui res- semble tant à Claudio, qu'on le prendrait pour lui-même.

LE DUC, à Isabelle, S'il ressemble à votre frère, je lui pardonne pour l'amour de lui ; et vous, Isabelle, pour Tamourde votre charmante personne, donnez-moi votre main, et dites que vous serez à moi; il est mon frère aussi : mais remettons ce soin à un moment plus conve- nable. A présent, le seigneur Angelo commence à s'aper- cevoir qu'il est en sûreté ; il me semble voir ses yeux briller. Allons, Angelo, votre crime vous traite bien. Songez à aimer votre femme ; son mérite égale le vôtre. Je trouve dans mon cœur un penchant à la clémence ; et cependant il y a devant nous quelqu'un à qui je ne peux pardonner. (^4 Lticio.) Vous, maraud, qui m'avez

ACTE V, SCÈNE I. 93

connu pour un imbécile , un lâche, un homme livré tout entier à la débauche, un âne, un fou, comment ai- je mérité de vous que vous fassiez de moi un semblable panégyrique ?

Lucio. En vérité, seigneur, je n'ai tenu ces discours que d'après la mode. Si vous voulez me faire pendre pour cela, vous le pouvez : mais j'aimerais mieux qu'il vous plût de me faire fouetter.

LE DUC— Fouetté d'abord, monsieur, et pendu après. Prévôt, faites proclamer dans toute la ville que, s'il est quelque femme outragée par ce libertin, comme je lui ai entendu jurer à lui-même qu'il y en a une qui est enceinte de ses œuvres, qu'elle se présente, et il faudra qu'il l'épouse; les noces finies, qu'on le fouette et qu'on le pende.

LUCIO. J'en conjure votre altesse, ne me mariez point à une prostituée. Votre Altesse a dit, il n'y a qu'un moment, que j'ai fait de vous un duc : mon bon sei- gneur, ne m'en récompensez pas, en faisant de moi un homme déshonoré.

LE DUC— Sur mon honneur, tu l'épouseras. Je te par- donne tes calomnies, et à cette condition je te remets toutes tes autres offenses.— Emmenez-le en prison, et ayez soin que notre bon plaisir en ceci soit exécuté.

Lucio. Me marier à une fille publique, seigneur, c'est me condamner à la mort, au fouet et au gibet.

LE DUC Calomnier un prince mérite bien cette puni- tion.— Vous, Claudio, songez à réparer l'honneur de celle que vous avez outragée. Vous, Marianne, soyez heureuse.— Aimez-la, Angelo; je l'ai confessée, et je connais sa vertu. Je vous remercie, mon bon ami Esca- lus, de votre grande bonté : j'ai en réserve pour vous d'autres preuves de reconnaissance. Je vous remercie aussi, prévôt, de vos soins et de votre discrétion : nous vous emploierons dans un poste plus digne de vous. Pai»donnez-lui, Angelo, de vous avoir porté la tête d'un Ragusain, au lieu de celle de Claudio. La faute porte avec elle son pardon. CJière Isabelle, j'ai à vous faire une demande qui intéresse votre bonheur, et si vous

94 MESURE POUR MESURE.

voulez y prêter une oreille favorable, ce qui est à moi est à vous, et ce qui est à vous est à moi. Allons, con- duisez-nous à notre palais : là, nous vous révélerons ce qui vous reste à savoir, et dont il convient que vous soyez tous instruits.

(Tous sortent.)

FIN CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

OTHELLO

OU

LE MORE DE VENISE

TRAGÉDJE

NOTICE SUR OTHELLO

« 11 y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure et les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait données h la guerre avaient rendu cher aux seigneurs de la république.... Il advint qu'une vertueuse dame d'une merveilleuse beauté, nommée Disdé- mona, séduite, non par de secrets désirs, mais par la vertu du More, s'éprit de lui, et que lui à son tour, vaincu par la beauté et les no- bles sentiments de la dame , s'enflamma également pour elle. L'a- mour leur fut si favorable qu'ils s'unirent par le mariage , bien que les parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour qu'elle prît un autre époux. Tant qu'ils demeurèrent à Venise, ils vécurent ensemble dans un si parfait accord et un repos si doux que jamais il n'y eut entre eux , je ne dirai pas la moindre chose , mais la moindre parole qui ne fut d'amour. Il arriva que les seigneurs vénitiens changèrent la garnison qu'ils tenaient dans Chypre, et choi- sirent le More pour capitaine des troupes qu'ils y envoyaient. Celui- ci, bien que fort content de l'honneur qui lui était offert, sentait diminuer sa joie en pensant à la longueur et à la difficulté du voyage... Disdémona , voyant le M#re troublé, s'en affligeait, et, n'en doinant pas la cause, elle lui dit un jour pendant leur repas : Cher More, pourquoi , après l'honneur que vous avez reçu de la Seigneurie , pa- raissez-vous si triste? Ce qui trouble ma joie, répondit le More, c'est l'amour que je te porte ; car je vois qu'il faut que je t'emmène avec moi affronter les périls de la mer, ou que je te laisse à Venise. Le premier parti m'est douloureux , car toutes les fatigues que tu

T. IV. 7

98 NOTICE

auras à éprouver, tons les périls qui surviendront me rempliront de tourment; le second mVst insupportable, car me séparer de toi, c'est me séparer de ma vie. Cher mari, que signifient toutes ces pensées qui vous agitent le cœur? Je veux venir avec vous partout oîi vous irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. Qu'est-ce donc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et bien équipé? Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme, et avec un tendre baiser lui dit : Que Dieu nous conserve longtemps, ma chère, avec un tel amour! et ils iparlirént ei arrivèrent à Chypre après la navigation la plus heureijse.

« Le More avait avec lui un enseigne d'une très-belle figure, mais

de la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au monde Ce

méchant homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui était belle et honnête; et, comme elle était italienne, elle était chère à la, femme du More, et elles passaient ensemble la plus grande partie du jour. De la même expédition était un officier fort aimé du More; il allait très-souvent dans la maison du More, et prenait ses repas avec lui et sa femme. La dame, qui le savait très-agréable à son mari, lui donnait beaucoup de marques de bienveillance, ce dont le More était très-satisiait. Le méchant enseigne ne tenant compte ni de la fidélité qu'il avait jurée à sa femme, ni de l'amitié, ni de la recon- naissance qu'il devait au More, devint violemment amoureux de Dis- démona , et tenta toutes sortes de moyens pour lui faire connaître et

partager son amour Mais elle, qui n'avait dans sa pensée que le

More, ne faisait pas plus d'attention aux démarches de l'enseigne que

s'il ne les eût pas faites Celui-ci s'imagina qu'elle était éprise de

l'officier L'amour qu'il portait à la dame se changea en une ter- rible haine, et il se mit à chercher comment il pourrait, après s'être débarrassé de l'officier, posséder la dame, ou empêcher du moins que le More ne la possédât; et, machinant dans sa pensée mille choses toutes infâmes et scélérates , il résolut d'accuser Disdémona d'adultère auprès de son mari , eW de faire croire à ce dernier que

l'officier était son complice Cela était difficile, et il fallait une

occasion Peu de temps après, l'officier ayant frappé de son épée

un soldat en sentinelle, le More lui ôta sjn emploi. Disdémona en fut affligée et chercha plusieurs foi^ à le réconcilier avec son mari. Le More dit un jour à l'enseigne que sa femme le tourmentait telle- ment pour l'officier qu'il finirait par le reprendre. Peut-être, dit le perfide, que Disdémona a ses raisons pour le voir avec plaisir. Et pourquoi, i-eprit le More? Je ne veux pas mettre la main entre le mari et la femme ; mais si vous tenez vos yeux ouwrts , vous verrez

SUR OTHELLO. 99

vous-même. Et quelques efforts que fit le More, il ne voulut pas en dire davantage *. »

Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide enseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdémona» Il n'est pas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouve dans la nouvelle de Cinthio : le mouchoir de Desdémona , ce mou- choir précieux que le More tenait de sa mère , et qu'il avait donné à sa femme pendant leurs premières amours ; la manière dont l'en- seigne s'en empare , et le fait trouver chez l'officier qu'il veut per- dre; l'insistance du More auprès de Desdémona pour ravoir ce mou- choir, et le trouble la jette sa perte; la conversation artificieuse de l'enseigne avec l'officier, à laquelle assiste de loin le More, et il croit entendre tout ce qu'il craint ; le complot du More trompé et du scélérat qui l'abuse pour assassiner l'officier; le coup que l'en* seigne porte par derrière à celui-ci , et qui lui casse la jambe ; enfin tous les faits , considérables ou non , sur lesquels reposent successi- vement toutes les scènes de la pièce , ont été fournis au poète par le romancier, qui en avait sans doute ajouté un grand nombre à la tra- dition historique qu'il avait recueillie. Le dénoûment seul diffère ; dans la nouvelle , le More et l'enseigne assomment ensemble Desdé- mona pendant la nuit, font écrouler ensuite sur le lit elle dor^ mait le plafond de la chambre, et disent qu'elle a été écrasée par cet accident. On en ignore quelque temps la vraie cause. Bientôt le More prend l'enseigne en aversion , et le renvoie de son armée. Une autre aventure porte l'enseigne , de retour à Venise , à accuser le More du meurtre de sa femme. Ramené à Venise , le More est mis à la ques- tion et nie tout ; il est banni , et les parents Desdémona le font assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne, et il meurt brisé par les tortures. « La femme de l'enseigne, dit Girald Cinthio , qui avait tout su , a tout rapporté , depuis la mort de son mari , comme je viens de le raconter. »

Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène; Shakspeare l'a changé parce qu'il le fallait absolument. Du reste il a tout conservé , tbut reproduit ; et non-seulement il n'a rien omis , mais il n'a rien ajouté ; il semble n'avoir attaché aux faits mêmes presque aucune importance ; il les a pris comme ils se sont olferls, sans se donner la peine d'inventer le moindre ressort, d'altérer le plus petit incident.

* Hecatommythi ovvero cento novélle di G,-B. Giraldi Cinthio ^ part. I , décad, III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise, 160S.

100 NOTICE

Il a tout créé cependant ; car, dans ces faits si exactement em- pruntés à autrui , il a mis la vie qui n'y était point. Le récit de Giraldi Cinthio est complet ; rien de ce qui semble essentiel à Tin- térêt d'une narration n'y manque; situations, incidents, développe- ment progressif de l'événement principal , cette construction , pour ainsi dire extérieure et matérielle , d'une aventure pathétique et sin- gulière , s'y rencontre* toute dressée ; quelques-unes des conversa- tions ne sont même pas dépourvues d'une simplicité naïve et tou- chante. Mais le génie qui , à cette scène , fournit des acteurs , qui crée des individus, impose à chacun d'eux une figure, un caractère, qui fait voir leurs actions , entendre leurs paroles , pressentir leurs pensées, pénétrer leur sentiments; cette puissance vivifiante qui ordonne aux faits de se lever, de marcher, de se déployer, de s'ac- complir ; ce souffle créateur qui , se répandant sur le passé , le res- suscite et le remplit en quelque sorte d'une vie présente et impéris- sable; c'est ce que Shakspeare possédait seul; et c'est avec quoi, d'une nouvelle oubliée, il a fait Othello.

Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More, un officier, un enseigne , une femme, victime de la jalousie et de la trahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels et vivants, qui ne ressemblent à aucun autre , qui se présentent en chair et en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d'une situation commune, emportés tous par le même événement, mais ayant chacun sa nature personnelle , sa physionomie distincte , con- courant chacun à l'efiet général par des idées , des sentiments ; de§ actes qui lui sont propres et qui découlent de son individualité. Ce n'est point le fait , ce n'est point la situation qui a dominé le poète et il a cherché tous ses moyens de saisir et d'émouvoir. La situation lui a paru posséder les conditions d'une grande scène dra- matique ; le fait l'a frappé comme un cadre heureux pouvait venir se placer .la vie. Soudain il a enfanté des êtres complets en eux- mêmes, animés et tragiques indépendamment de toute situation* par- ticulière et de tout fait déterminé ; il les a enfantés capables de sen- tir et de déployer, sous nos yeux, tout ce que pouvait faire éprouver et produire à la nature humaine l'événement spécial au sein duquel ils allaient se mouvoir ; et il les a lancés dans cet événement , bien sûr qu'à chaque circonstance qui lui serait fournie par le récit , il trouverait en eux , tels qu'il les avait faits , une source féconde d'ef- fets pathétiques et de vérité.

Ainsi crée le poète, et tel est le génie poétique. Les événements, les situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se com-

SUR OTHELLO. . 10\

plait à inventer : sa puissance veut s'exercer autrement que dans la recherche d'incidents plus ou moins singuliers , d'aventures plus ou moins touchantes ; c'est par la création de l'homme lui-même qu'elle se manifeste; et quand elle crée l'homme, elle le crée complet, armé de toutes pièces , tel qu'il doit être pour suffire à toutes les vicissi- tudes de la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la réalité. Othello est bien autre chose qu'un mari jaloux et aveuglé , et que la jalousie pousse au meurtre ; ce n'est que sa situation pendant la pièce , et son caractère va fort au delà de sa situation. Le More brûlé du soleil , au saug ardent , à l'imagination vive et brutale , cré- dule par la violence de son tempérament aussi bien que par celle de sa passion; le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa .gloire, res- pectueux et soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'ou- bliant jamais, dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre, et regrettant avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout le bonheur de l'amour; l'homme dont la vie a été dure, agitée, pour qui des plaisirs doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui l'étonné en le charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la sécurité, bien que son caractère soit plein de générosité et de con- fiance ; Othello enfin , peint non-seulement dans les portions de lui- même qui sont en rapport présent et direct avec la situation accident telle il est placé, mais dans toute l'étendue de sa nature et tel que l'a fait l'ensemble de sa destinée ; c'est ce que Shakspeare nous fait voir. De même Jago n'est pas simplement un ennemi irrité et qui veut se venger, ou un scélérat ordinaire qui veut détruire un bonheur dont l'aspect l'importune ; c'est un scélérat cynique et rai- sonneur, qui de l'égoïsme s'est fait une philosophie , et du crime une science; qui ne voit dans les hommes que des instruments ou des obstacles à ses intérêts personnels ; qui méprise la vertu comme une absurdité et cependant la hait comme une injure ; qui conserve, dans la conduite la plus servile, toute l'indépendance de sa pensée, et qui, au moment ses crimes vont lui coûter la vie , jouit encore , avec un oi^eil féroce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve de sa supériorité.

Qu'on appelle l'un après l'autre tous les personnages de la tragédie, depuis ses héros jusqu'aux moins considérables , Desdémona , Gassio, Émilia , Bianca : on les verra paraître , non sous des apparences va gués, et avec les seuls traita qui correspondent à leur situation dra- matique, mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui constitue la personnalité. Gassio n'est point simplement pour deve- nir l'objet de la jalousie d'Othello, €t comme une nécessité du drame,

102 NOTICE

il a son caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauls; et de découle naturellement Vintluence qu'il exerce sur ce qui arrive. Émilia n'est point une suivante employée par le poëte comme in- strument soit du nœud, soit de la découverte des perfidies qui amè- nent la catastrophe; elle est la femme de Jagoqu elle n'aime point, et à qui cependant elle obéit parce qu'elle le craint, et quoiqu'elle s'en méfie ; elle a même contracté , dans la société de cet homme , quel- que chose de l'immoralité de son esprit ; rien n'est pur dans ses pen> sées ni dans ses paroles; cependant elle est bonne, attachée à sa maltresse ; elle déteste le mal et la noirceur. Kanca elle-même a sa physionomie tout à fait indépendante du petit rôle qu'elle joue dans l'action. Oubliez les événements, sorte» du drame; tous ces per- sonnages demeureront réels , animés , distincts ; ils sont vivants par eux-mêmes; leur existence ne s'évanouira point avec leur situation. C'est en eux que s'est déployé le pouvoir créateur du poëte , et les faits ne sont , pour lui , que le théâtre sur lequel il leur ordonne de monter.

Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio , entre les mains de Shak- speare, était devenue OikellOy de même, entre les mains de Voltaire, ÔUieUo est devenu Zaïre. Je ne veux point comparer. De tels rap- prochements sont presque toujours de vains jeux d'esprit qui ne prouvent rien , si ce n'est l'opinion personnelle de celui qui juge. Voltaire aussi était un homme de génie ; la meilleure preuve du génie, c'est l'empire qu'il exerce sur les hommes : s'est mani- festée la puissance de saisir, d'émouvoir, de charmer tout un peuple, ce fait seul répond à tout; le génie est là, quelques reproches qu'on puisse adresser au système dramatique ou au poëte. Mais il est cu- rieux d'observer l'infinie variété des moyens par lesquels le génie se déploie, et combien de formes diverses peut recevoir de lui le même fond de situations et de sentiments.

Ce que Shakspeare a emprunté du romancier italien , ce sont les faits; sauf le dénoûment, il n'en a répudié, il n'en a inventé aucun. Or les faits sont précisément ce que Voltaire n'a pas emprunté à Shakspeare. La contexture entière du drame, les lieux, les incidents, les ressorts, tout est neuf, tout est de sa création. Ce qui a frappé Voltaire, ce qu'il a fallu reproduire, c'est la passion, la jalousie, son "aveuglement, sa violence, le combat de l'amour et du devoir, et ses tragiques résultats. Toute son imagination s'est portée sur le déve- loppement de cette situation. La fable, inventée librement, n'est dressée que vers ce but ; Lusignan^ Nérestan, le rachat des prisonniers, tout a pour dessein de placer Zaïre entre sou amant et la foi de son

SUR OTHELLO. 103

père , de motiver Terreur d'Orosmane , et d'amener ainsi Fexplosion progressive des sentiments que le poète voulait peindre. Il n'a point imprimé à ses personnages un caractère individuel, complet, indé- pendant des circonstances ils paraissent. Il ne vivent que par la passion et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Oros- mane et Zaïre n'ont rien qui les distingue , qui leur donne une phy- sionomie propre et les fit partout reconnaître. Ce ne sont point des individus réels, en qui se révèlent, k propos d'un des incidents de leur vie, les trails particuliers de leur nature et l'empreinte de toute leur existence. Ce sont des êtres en quelque sorte généraux , et par conséquent un peu vagues , en qui se personnilient momentanémen t l'amour, la jalousie, le malheur, et qui intéressent, moins pour leur propre compte et à cause d'eux-mêmes, que parce qu'ils deviennent ainsi , et pour un jour, les représentants de cette portion des senti- ments et des destinées possibles de la nature humaine.

De cette manière de concevoir le sujet. Voltaire a tiré des beautés admirables. 11 en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves. Le plus grave de tous, c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour ainsi dire, à l'amour l'homme tout entier, et rétrécit le champ de la poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu'un exemple des effets de ce système ; il s^ftira pour les faire tous pres- sentir.

Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille posses- sion de Desdémona ; il est heureux , mais il faut qu'il parte , qu'il s'embarque pour Chypre , qu'il s'occupe de l'expédition qui lui est confiée : « Viens, dit- il à Desdémona, je n'ai à passer avec toi « qu'une heure d'amour, de plaisir et de tendres soins. Il faut obéir « à la nécessité. »

Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imi- tant, que fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Préci- sément le contraire de ce que dit Othello :

Je vais donner une heure aux soins de mon empire , Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l'heure, parlait de conquêtes et de guerre, s'iuquétait du sort des Musulmans et tançait la mollesse de ses voisins, le voilà qui n'est plus ni sultan ni guerrier; il oublie tout, il n'est plus qu'amoureux. A coup sur Othello n'est pas moins passionné qu'Orosmane, el sa passion ne sera ni moins crédule ni moins violente; mais il n'abdique pas, en un

104 NOTICE SUR OTHELLO.

instant, tous les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future. L'amour possède son cœur sans envahir toute son existence. La pas- sion d'Orosmane est celle d'un jeune homme qui n'a jamais rien fait, jamais rien eu à faire , qui n'a encore connu ni les nécessités ni les travaux du monde réel. Celle d'Othello se place dans un caractère plus complet, plus expérimenté et plus sérieux. Je crois cela moins factice et plus conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu'à la vérité positive. Mais, quoi qu'il en soit , la différence des deux sys- tèmes se révèle pleinement dans ce seul trait. Dans l'un , la passion et la situation sont tout ; c'est que le poète puise tous ses moyens : dans l'autre, ce sont les caractères individuels et l'ensemble de la nature humaine qu'il exploite ; une passion , une situation ne sont , pour lui, qu'une occasion de les mettre en scène avec plus d'énergie et d'intérêt.

L'action qui fait le sujet d'Othello doit être rapportée à l'année 1570, époque de la principale attaque des Turcs contre l'île de Chypre, alors au pouvoir des Vénitiens. Quant à la date de la eom- position même de la tragédie, M. Malone la fixe à l'année 1611. Quelques critiques doutent que Shakspeare ait connu la nouvelle même de Giraldi Cinthio, et supposent qu'il n'a eu entre les mains qu'une imitation française, publiée à Paris en 1584 par Gabriel Cliappuys. Mais l'exactitude avec laquelle Shakspeare s'est conformé au récit italien, jusque dans les moindres détails , me porte à croire qu'il a fait usage de quelque traduction anglaise plus littérale.

OTHELLO

OU

LE MORE DE VENISE

TRAGÉDIE

PERSONNAGES

LE DUC DE VENISE. BRABANTIO, sénateur. GRATIANO, frère de Brubantio. LODOVICO, parent de Brabantio. OTHELLO , le More. CASSIO, lieutenant d*Othello. JAGO . enseigne d'Othello. RODERIGO, gentilhomme vénitien. MONTANO f prédécesseur d'Othello dans le guuvernementde Tile de Chypre.

UN BOUFFON au service d'Othello.

UN HÉRAUT.

DESDEMONA , fille de Brabantio, et

femme d'OUielIo. ÉMILJA, femme de Jago. BIANCA, courtisane, maîtresse de Cas-

sio.

SÉNATEURS , OFFICIERS , MESSAGERS , MUSICIENS, MATELOTS ET SUITE.

La scène, au premier acte, est à Venise; pendant le reste de la pièce elle est dans un port de mer, dans l'île de Chypre.

ACTE PREMIER

SCÈNE 1

Venise.— Une rue. Entrent RODERIGO et JAGO.

RODERiGo. Allons, ne m'en parle jamais I Je trouve très-mauvais que toi, Jago, qui as disposé de ma bourse comme si les cordons en étaient dans tes mains, tu aies eu connaissance de cela.

JAGO. Au diable ! mais vous ne voulez pas m'en- tendre. Si jamais j'ai eu le moindre soupçon de cette affaire, haïssez-moi.

RODERIGO. Tu m'avais dit que tu le détestais.

106 OTHELLO.

JAGO.— Mépi'isez-moi, si cela n'est pas. Trois grands personnages de la ville, le sollicitant en personne pour qu'il me fit lieutenant, lui ont souvent ôté leur chapeau; et foi d'homme, je sais ce que je vp,ux, je ne vaux pas moins qu'un tel emploi : mais lui, qui n'aime que son orgueil et ses idées, il les a payés de phrases pompeuses, horriblement hérissées de termes de guerre, et finale- ment il a éconduit mes protecteurs : « Je vous le proteste^ leur a-t-il dit, fai déjà choisi mon officier. » Et qui était- ce? Vraiment un grand calculateur, un Michel Gassio, un Florentin, un garçon prêt à se damner pour une belle femme, qui n'a jamais manœuvré un escadron sur le champ de bataille, qui ne connaît pas plus qu'une vieille fille la conduite (J'une bataille; mais savant, le livre en main, dans la théorie que nos sénateurs en toge discuteraient aussi bien que lui. Pur bavardage sans pratique, c est tout son talent militaire. Voilà l'homme sur qui est tombé le choix du More ; et moi, que ses yeux ont vu à l'épreuve à Rhodes, en Chypre, et sur d'autres terres chrétiennes et infidèles, je me vois rebuté et payé par ces paroles : « Je sais ce que je vous dois; prenez « patience, je m'acquitterai un jour ! n C'est cet autre qui, dans les bons jours, sera son lieutenant ; et moi (Dieu me bénisse!), je reste l'enseigne de sa moresque sei- gneurie.

RODERiGo. Par le ciell j'auraig mieux aimé être son bourreau.

JAGO. Mais à cela nul remède. Tel est le malheur du service. La promotion suit la recommandation et la faveur; elle ne se règle plus par l'ancienne gradation, lorsque le second était toujours héritier du premier. Maintenant, seigneur, jugez vous-même sij'ai la^moindre raison d'aimer le More.

RODERIGO.— En ce cas, je ne resterais pas à son service.

jAGO.-r-Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me servir moi-même contre lui. Nous ne pouvons tovis être maîtres, et tous les maîtres ne peuvent être fidèlement servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs soumis, rampants, qui, passionnés pour leur propre servitude,

ACTE 1, SCÈNE I. iOl

usent leur vie comme Tane de leur maître, seulement pour la nourriture de la journée. Quand ils sont vieux on les casse aux gages. Châtiez-moi ces honnêtes es- claves. Il en est d'autres qui, revêtus des formes et des apparences du dévouement, tiennent au fond toujours leur cœur à leur service. Ils ne donnent à leurs seigneurs que des démonstrations de zèle , prospèrent à leurs dépens; et dès qu'ils ont mis une bonne doublure à leurs habits, ce n'est plus qu'à eux-mêmes qu'ils rendent hommage. Ceux-là ont un peu d'âme, et je professe d'en être; car, seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderîgo, si j'étais le More, je ne voudrais pas être Jago. En le servant, je ne sers que moi, et le ciel m'est témoin que je ne le fais ni par amour, ni par dévouement, mais, sous ce masque, pour mon propre intérêt. Quand mon action visible et mes compliments extérieurs témoigneront au vrai la disposition naturelle et le dedans de mon âme, attendez- vous à me voir bientôt porter mon cœur sur la main, pour le donner à becqueter aux corneilles. Non, je ne suis pas ce que je suis.

RODERiGp. Quelle bonne fortune pour ce More aux lèvres épaisses, s'il réussit de la sorte dans son dessein ?

JAGO.— Appelez son père ; éveillez-le; faites poursuivre le More, empoisonnez sa joie ; dénoncez-le dans les rues; excitez les parents de la jeune fille; au sein du paradis le More repose, tourmentez-le par des mouches; et quoiqu'il jouisse du bonheur, mêlez-y de telles inquié- tudes que sa joie en soit troublée et décolorée.

RODERIGO. Voici la maison de son père; je vais l'ap- peler à haute voix.

JAGO. Appelez avec des accents de crainte et des hur- lements de terreur, comme il arrive